Le Site et le Paysage

par

dans

Plantations : Travaux in situ 
du 17-07 au 01-11 2026
Carte Blanche à Daniel BUREN,
Musée des Impressionnistes de Giverny 

Cent ans après le décès de Claude Monet, Daniel Buren, invité par le directeur du Musée des Impressionnistes Cyrille Sciama et la spécialiste de Monet Sylvie Patry, a pu venir s’exprimer librement à Giverny : il a investi l’environnement naturel depuis l’extérieur jusqu’à l’intérieur du musée. Une confrontation entre deux époques artistiques qui donne à voir et à réfléchir.

Depuis la colline voisine Daniel Buren a disposé selon une règle précise ce qu’il nomme des « Plantations » : de grands poteaux métalliques supportant des girouettes faites de demi-cercles peints en couleur, une face unie et l’autre à rayures. Ce dispositif se prolonge dans le jardin et jusqu’à l’intérieur des salles d’exposition, où elles sont tronquées du fait de leur grande hauteur (4m70). Et il a suggéré un accrochage de peintures, dont le tableau « Technicolor n°1. Monet est mort » (1977) de Jacques Monory, de photographies en noir et blanc. Des dessins côtoient des impressionnistes français et des japonais contemporains. 

Ode aux couleurs

Présentes sur l’affiche de l’exposition, le Rouge et le Vert, deux couleurs en contraste, s’opposent : le vert est peut-être un rappel de la végétation, mais dans la nature il se nuance différemment au fil des saisons. Et que le rouge ardent attend-il que la prairie se couvre de coquelicots ? La peinture mate de cinq couleurs arborées en hauteur par ce qui ressemble à des poteaux indicateurs ne correspond aucunement à une signalétique : les couleurs distribuées par Buren selon leur ordre alphabétique (Bleu, Jaune, etc…) ne prétendent à aucune signification ni à une fonction symbolique comme dans les drapeaux. Cinq couleurs se succèdent et s’allient au blanc pour les rayures, vocabulaire inhérent au style Buren : rouge, bleu, jaune, noir sont des couleurs franches, plus surprenant, un violet tirant sur le mauve semble au diapason d’une teinte de fleur. Plus encore que leurs couleurs, la mobilité des demi-cercles colorés capte l’attention : ils enregistrent en permanence la circulation de l’air en nous l’indiquant visuellement. Leur mouvement les apparente au travail in situ sur une plage belge, Le Vent souffle où il veut, 2009.

Dans un jardin, les sensations priment sur la perception. En rendant hommage à Monet, Daniel Buren a saisi l’occasion de faire du Land Art à sa manière. L’espace se structure en hauteur : avec ses Plantations parsemées dans la nature environnante au musée, le regard ne s’étend plus vers l’horizon, il s’élève vers le ciel où se détachent la rotondité des cimes des girouettes et comme l’a dit un homme politique ce n’est la girouette qui tourne, c’est le vent.

Le Site et le Paysage 

L’antinomie site/paysage dont traite un ouvrage de Anne Cauquelin de 2013 se retrouve ici, mais est-ce bien une antinomie ? La picturalité du paysage a fait l’objet d’une attention redoublée pour les impressionnistes, alors que le site est pour les artistes contemporains un lieu de déploiement d’interventions plastiques qui se détournent de la peinture de chevalet. En écho à l’expression latine « in situ », l’idée de site signale qu’un geste artistique original n’a lieu qu’ici et maintenant et qu’il n’est pas répétable ailleurs : comme dans une performance, il se nourrit du génie du lieu qu’il habite et nous permet de découvrir un endroit sous une perspective nouvelle, de voir un espace autrement. 

Claude Monet n’avait-il pas déjà créé son jardin « in situ » comme un tableau vivant ? Modèle pour sa peinture, en particulier le bassin aux nymphéas, ce lieu rassemble ce qui dans la nature l’avait particulièrement ému : une impermanence qui rejoint l’esthétique d’Extrême Orient, l’amour du fugace, la beauté fragile de ce qui est en train de disparaître. L’art japonais n’est pas décoratif, il célèbre la nature en lui rendant un véritable culte. 

Des œuvres de peintres japonais répondent dans l’accrochage à l’impressionnisme radical de Claude Monet qui s’immerge dans la nature plutôt que de se situer devant un paysage : dans Nymphéas avec rameaux de saule (1916-19) le point de vue et la perspective s’effacent au profit du miroitement d’un flux dont nous ressentons la profondeur sans la voir. 

Art et Nature en perpétuelle transformation 

La nature change au fil des saisons, elle semble même varier au cours d’une même journée. Sa conscience d’un PANTA RHEI d’une incessante mobilité a poussé Monet à enregistrer des variations sérielles, ode à la manière dont la luminosité détache ou efface, instant après instant, des aspects différents du visible. Sa fascination pour l’eau et pour le végétal s’oppose radicalement aux structures métalliques installées par Buren dans le paysage environnant et le jardin. Plus encore que le répertoire des formes et des couleurs qu’en décrypte la perception, la nature est un ensemble d’éléments d’où surgissent des vibrations qui diffusent de l’énergie : soleil, air, eau, force viride et vivace du bois et de la végétation. Pour un regardeur, elle réunit des phénomènes qu’une lumière naturelle toujours variable ne permet de saisir que confusément. 

La présence des grands artefacts dressés par Buren dans la nature pourrait y sembler déplacée : élever ces « Plantations » apparaît comme un geste ironique ainsi que l’est leur nom : certes, des poteaux métalliques sont « plantés », enfoncés profond dans la terre, mais ils ne s’y enracinent pas. Daniel Buren a occupé plus souvent des sites urbains ou architecturaux que la nature. La voilà transformée en site par lui. Ses exigences formelles se plaquent sur un paysage qu’elles quadrillent. Faire des « plantations » avec de grandes girouettes en mouvement… ne serait-ce pas une allusion aux moulins à vent que voulait combattre Don Quichotte ? L’audace de Daniel Buren reste entière. La part du rêve qui ose transformer un espace naturel en terrain de jeu pour les regardeurs y fait surgir inopinément un réenchantement du paysage.