• La photographie est à l’honneur ces dernières semaines. Tant mieux. Malgré ses deux cents ans, elle est encore une vieille jeune dame qui peine parfois à se faire connaître dans sa dimension singulière, dans sa capacité à être autre chose qu’un simple outil de capture. Le grand public n’est pas toujours au fait de ce que les photographes ont pu produire qui relève de l’art, et faire œuvre de didactisme semble nécessaire.

    Il y a donc une volonté d’ouvrir l’image en cette période anniversaire.

    La Bourse de Commerce ne s’y trompe pas puisqu’elle consacre son exposition actuelle, Remember Me. Chefs-d’œuvre de la photographie de la Collection Pinault, à un parcours dans l’image et ses multiples dimensions, extrait de la collection. 700 œuvres et 70 artistes, nous dit le site. Voilà qui est alléchant. Le commissariat est assuré par Matthieu Humery, conseiller en photographie, assisté de Lola Regard. 

    Remember me

    Exposition collective

    jusqu’au 18 janvier 2027

    Bourse de Commerce Pinault Collection

    2 rue de Viarmes, 75001 Paris

    https://www.pinaultcollection.com/fr/boursedecommerce/remember-me

    Quelle signification porte donc cette exposition ? Que montrer de l’image ?

    Au rez-de-chaussée, dans la rotonde, une œuvre polymorphe de Barbara Kruger, The History of Tears, tente de saisir le spectateur d’emblée par un parcours dans l’histoire de la photographie. C’est vertigineux, bruyant, fort, couvert de texte. On pense surtout très vite, trop vite, au 1984 de Michael Radford, ou aux bandes dessinées éponymes. Ce n’est pas inintéressant, mais ça n’apportera pas grand-chose à celles et ceux qui n’y connaissent rien. Il faut plus que du mouvement pour retenir quelque chose et didactiser.

    Barbara Kruger, « The History of Tears ».

    Plus loin, une salle en arc de cercle. L’espace est consacré à Irving Penn. Vertige. Des centaines de tirages, accrochés parfois très haut, mais le recul est suffisant. Portraits, natures mortes, couleur, noir et blanc. On ne retient rien et on saisit tout. Penn était un obsessionnel, de ces photographes qui font avec rien une œuvre. Les mégots, le camembert coulant, les visages sévères ou rieurs. Il n’y a rien à jeter. On complétera utilement cette exposition avec celle qui lui est consacrée en même temps à la MEP (autour de son travail de mode). 

    Direction le troisième étage et là…

    Des tirages, des thématiques. Après tout, pourquoi pas ? La mer, le nu, les séries, les portraits. On a connu plus inventif. 

    Quelques Gustave Le Gray, Sugimoto, Tillmans. Sentiment d’être floué, cependant. Il n’y a rien de bien original dans la scénographie : on tourne autour des œuvres, on s’éloigne, on revient en cherchant quelque chose qui puisse nous arrêter. 

    Las, rien. C’est Avedon, Penn (encore), la surprise joyeuse d’une petite série d’August Sander. Puis Man Ray, Tillmans, Avedon, Penn, Stiegliz, Dorothea Lange, Nan Goldin, et tous les grands « noms » ad nauseam. Au final, l’impression vague d’être berné par un titre racoleur. C’est donc ça, la photographie pour un collectionneur ? Ce sont ça, les « chefs-d’œuvre » vantés ? 

    Reprendre les mêmes poncifs, les mêmes images éculées vues et sues qui ne forment qu’une infime partie, assez peu représentative, de ce qu’est la photographie ? Il y a quelque chose de l’ordre d’un certain agacement qui naît. Puis, les nus de Newton, monumentaux certes, mais tellement datés et convenus, nous rappellent que les stéréotypes ont la vie dure.

    Bref, on n’y retrouve pas un parcours dans la photographie, mais une sélection de photographies. Passe encore ; ça pourrait peut-être donner lieu à une ébauche de culture, si la culture se résumait à une accumulation d’images aux liens étirés à l’infini. C’est fourre-tout ici et sans cohérence. Il semble assez hasardeux de juxtaposer des tirages très connus autour de thématiques un peu bateau. Photographier n’est pas une affaire de thèmes, mais de regards, de confrontations. Comment le public pourra-t-il le comprendre si l’on limite les choses à des éléments passe-partout ?

    Et puis, il y a le choix désastreux qui est fait de ne pas mettre de photographes français contemporains.

    Le collectionneur et ses conseillers, n’ont pas dû entendre parler de l’exposition La photographie française existe… je l’ai rencontrée (MEP, 2018). Pas plus qu’ils ne doivent connaître Sophie Calle, Stéphane Duroy, Sophie Ristelhueber ou Antoine d’Agata. Perdus dans l’immensité, deux tirages : Doisneau et Le Baiser de l’Hôtel de Ville et Cartier-Bresson avec Derrière la gare Saint-Lazare. Claude Cahun plus loin sauve la mise.

    Quelle audace. La France possède une somme de talents, de regards qui ont produit, et produisent encore, des œuvres fondamentales. Bien sûr, une collection est avant tout la propriété et le résultat du collectionneur. Mais, vraisemblablement, celui-ci est guidé, conseillé. Dès lors, taire les artistes actuels, c’est laisser dans l’ombre un pan fondamental de l’histoire photographique. Et la limiter à quelque chose de suranné.

    Vaguement courroucé et surtout agacé, un détour par le second étage. Foule compacte pour voir un photographe français : Depardon et ses images clichés de la France. Au-delà du fait qu’il n’a certainement pas besoin d’être exposé en ce lieu, quelle nécessité de montrer ce qu’il y a de plus mauvais dans son œuvre ? C’est pompier et un peu suranné, image passéiste d’une France qui lisserait ses aspérités, ses difficultés.

    On terminera à l’auditorium pour regarder un film photographique de Nan Goldin, Syndrome de Stendhal (déjà projeté aux Rencontres d’Arles 2025).

    Il ne faudra pas regretter les 15 euros dont on vient d’être délesté, M. Pinault n’est pas un philanthrope. Cependant, on regrettera vivement que la photographie soit mise à l’honneur de manière si conventionnelle et que le mot « chef-d’œuvre » soit avant tout un attrape-curieux. L’écart entre la promesse et la réalité est finalement un gouffre.

Retrouvez les derniers articles publiés sur lacritique.org et les initiatives de la rédaction et de nos contributeurs. Lire la dernière newsletter

Nos engagements critiques pour des artistes sans galerie. Trente-cinq critiques présentent une soixantaine d’artistes de différentes générations.

340 pages, 11 x 18 cm. À commander sur le site des éditions NAIMA.

Une sélection de 72 textes sur plus de 6 000 articles d’une trentaine de collaborateurs de différentes générations.

420 pages, 11 x 18 cm. À commander chez votre libraire ou le site des éditions NAIMA.

À la suite d’une défaillance de l’hébergeur, tous nos articles publiés depuis 2006 ne sont actuellement pas disponibles en ligne. Nos archives reviennent…