L’actuelle programmation du Palais de Tokyo jusqu’au 13 septembre 2026 réunit ses exposants sur le thème Normes Corps pour évoquer la vulnérabilité de ces corps et la santé mentale dans la poursuite de « ses expériences autour de la reconnaissance des différences comme enrichissement » ainsi que l’écrit Guillaume Désanges, Président de l’institution parisienne. Je souhaite me focaliser sur deux plasticiens britanniques, une Française et une poétesse californienne handicapée, quatre parcours aussi singuliers que plastiquement engagés.
Cheryl Marie Wade (1948-2013) a connu ses premiers moments de reconnaissance à Berkeley, dès la fin des années 1970. Elle se revendique comme figure de ce courant crip, abréviation du terme péjoratif cripple, estropié. Deux documentaires témoignent de sa puissance poétique dans la performance de ses textes lus ou chantés, une découverte émouvante.

Pauline Curnier Jardin, née en 1980, a été pensionnaire de la Villa Médicis en 2020, elle vit maintenant entre Rome et Marseille. Sa grande exposition Virages vierges frappe par son imposante scénographie, elle y mêle approches documentaires et fictionnelles dans des narrations fragmentées. Son titre laisse transparaitre les déviances que subissent les femmes classées entre saintes et prostituées. Elle a ainsi mené des collaborations artistiques avec des prostituées romaines trans. Ses environnements immersifs combinent vidéo, sculptures, céramiques, dessins, musiques et performances dans des atmosphères fantasmagoriques. Dans sa critique des croyances et normes sociales, elle explore lieux et imaginaires collectifs.


À côté de Damien Hirst ou de Tracey Emin la scène britannique n’est pas assez montrée en France, c’est pourquoi il est heureux d’apprécier ici deux artistes anglais majeurs. Jesse Darling né en 1981 a reçu le Turner Prize en 2023, il vit entre Londres et Berlin. On avait pu le découvrir avec son exposition sculpturale au Petit Palais il y a deux ans. Sa vaste installation immersive Les Ambassadeurs réunit 32 pupitres de discours équipés de ventilateurs qui animent des drapeaux partiellement rendus illisibles. Le chiffre correspond aux pays de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Au mur, des affiches publicitaires collées à l’envers et des enseignes lumineuses aux logos effacés eux aussi. L’ensemble questionne avec brio la crédibilité des narratifs politiques et publicitaires.

Cathy de Monchaux est d’une autre génération, née en 1960 cette sculptrice vit à Londres, elle a aussi bénéficié du Turner Prize en 1998. Son œuvre rigoureuse, souvent sérielle, est marquée par son caractère baroque et la sensualité de ses formes organiques. Elle a mené ses exigeantes recherches sans galerie, si on a vu dans notre pays son travail dans des expositions collectives, le Palais de Tokyo accueille sa première rétrospective française avec des pièces de 1984 à nos jours où l’on retrouve sculptures et bas-reliefs. Toutes fragiles, elles sont créées dans des dominantes blanches ou chair qui subliment des formes charnelles. La dernière salle de l’exposition constitue une évocation poétique de son atelier où on peut apprécier ses dessins techniques exploratoires et ses écrits. L’ensemble permet l’approche sensible d’une fascinante œuvre majeure.




