Cette année, la visite des expositions des Rencontres d’Arles est singulière.
L’esprit de Nina accompagne mon regard, ne pouvant pas me mettre à la place d’un petit animal, foudroyé par une crise cardiaque accélérée par la canicule de fin juin.

Nina a partagé mon quotidien depuis sa naissance, elle a rencontré beaucoup de photographes et était mon modèle préféré de tous les jours. C’est pourquoi, le choc encore trop brûlant comme les températures de cette année 2026 a plongé mon regard et mes discussions sous le prisme de ces animaux à quatre pattes, les chiens. Inconsciemment, ma subjectivité était orientée durant ces jours de Rencontres. Et Nina m’a prêté ses yeux, ce qui l’a aidée à contempler toutes ses photographies du fait de sa petite taille. Entre Nina et moi, l’auteur se perd et ce n’est pas grave, c’est ce que j’ai ressenti à ce moment, la nécessité consciente ou inconsciente que Nina soit présente avec moi. Que le lecteur soit tolérant.
Sa curiosité l’anime à voir en priorité l’exposition « modèle animal » à La mécanique générale. Elle constate que depuis l’invention de la photographie dont le bicentenaire est célébré cette année, l’animal est un sujet photographique à part entière. L’exposition est dense, l’équipe curatoriale sous la direction de Nathalie Herschdorfer, a réalisé un remarquable travail de recherche érudit et a proposé de déployer un parcours dans ces centaines de photographies à travers sept regards, anatomique, performatif, affectif, fasciné, éthique, plastique et viral.
Admirative de Tobby, photographié par Jacques Henri Lartigue en 1923 à Trouville, faisant une arabesque sur une pointe imitant une danseuse classique, Nina regarde ses congénères en priorité comme les facéties des braques de Weimar de William Wegman ou des moins célèbres à l’image d’un caniche regardant de la fenêtre les passants sur la 79th Street à New-York (Todd Webb, 1952). Cependant, elle laisse flâner son regard sur les autres espèces même les rivales amies dites félines. Bien sûr, les iconiques comme le chien errant de Daido Moriyama (1971), les chiens humanistes de Robert Doisneau ou les scènes de rue pleine d’humour et de tendresse d’Elliott Erwitt y figurent en bonne place. Nina regrette que « le chien noir » ( France – 1987) de Josef Koudelka n’y soit pas, un symbole fort du chien errant, si porteur de sens dans l’Histoire.

Jean-Marie Donat avec un ami photographe bulgare visite l’exposition, il explique « les paradis perdus », sa collection trouvée de photographies encadrées d’animaux domestiques en majorité chiens et chats, prêtée et présentée dans « son jus » tel quelle sur des étagères à l’horizontale. Ce chapitre Regard affectif touche, un échange avec ce collectionneur passionné s’installe : il m’explique que son père était « meurtri » quand son chien est mort en mangeant un rat empoissonné. Il compatit. Tous ces animaux anonymes qui ont partagé le quotidien des bipèdes de mon espèce soi-disant plus « intelligente » ont ainsi leur panthéon. Pour chaque humain qui a partagé sa vie avec un animal, ce dernier est unique à ses yeux. Tous ces chiens et chats sont irremplaçables, de par leur psychologie et leur destinée. Cédric Sapin-Dufour a magnifiquement décrit dans « Son odeur après la pluie » (Stock, 2023) l’attachement réciproque à Ubac, son bouvier bernois, à travers treize années de vie commune, faisant de son récit, une histoire universelle.

L’exposition est si riche, une heure est minimum, mais Nina pourrait y rester la journée. Elle découvre le couple polonais, Simona Kossak, biologiste et zoopsychologue et le photographe Lech Wilczek, installés dans la dernière forêt primaire d’Europe, Bialowieza, dans les années 70. Ils ont choisi ensemble de vivre avec le vivant sans domination, étant une espèce parmi les autres, végétal et animal. Ils ont décidé de s’enforester au sens donné du livre éponyme publié en 2022 du philosophe Baptiste Morizot et de la photographe Olga Mantovani, sur cette même forêt. Une belle découverte. Un beau projet de vie.
Nina s’amuse en regardant la série D.O.G.S (Dangerous Objects Growing in the Sky – 2018-2022) de Robin Lopvet. Elle se rappelle avoir été conquise par sa vidéo présentée dans la section WHY ? dans l’exposition célébrant 10 ans de recherche-création Ecole Nationale Supérieure de la Photographie-ENS au Fonds Régional d’Art Contemporain Provence Alpes Côte d’Azur (ainsi appelé à l’époque) à Marseille en 2015. Une vidéo remarquable réalisée avec l’étudiant littéraire, Sam Racheboeuf, associant les titres des recueils poétiques de la collection blanche de Gallimard et des toiles bucoliques de grand maitres de la peinture (de Poussin à Constable) sur la musique instrumentale du tube populaire de Desireless, « Voyage, voyage » (https://robinlopvet.com/Voyage-Voyage-Voyage) mêlant ainsi haute et basse cultures (parcours recherche-création ENSP-ENS WHY présentée dans Histoires parallèles – 10 ans de recherche-création au FRAC PACA –https://fracsud.org/Histoires-paralleles-200). Ici, Nina me dit en voyant cette série, tu vois nous sommes partout avec vous, « je suis avec toi, en toi désormais comme tous les êtres proches qui comptent n’étant plus en vie ».

Nina pourrait rester des heures dans cette exposition mais le vivant est aussi végétal et juste à côté une exposition témoigne de la passion des arbres, du végétal d’Edward Steichen. Petite mais bien construite, l’exposition proposée par Lët’z Arles montre une facette peu connue de ce grand nom de la photographie et si déterminante dans sa vie.
Si elle est passionnée par « modèle animal », Nina émet quelques critiques. La première c’est qu’une fois de plus, une exposition traite des animaux mais n’est pas accessible aux animaux même accompagnés. La deuxième c’est que c’est encore une exposition faite par des humains pour des humains. Quand une exposition sur les animaux sera réalisée par des animaux et pour des animaux ? Bien sûr, les humains pourront venir, aucune ségrégation dans le vivant et comprendront que voir pour eux en contre plongée notre exposition n’est pas si évident et n’apporte pas les mêmes réflexions (car pour Nina si elle ne m’avait pas prêté ses yeux et son esprit, elle aurait vu en contre-plongée et cela changerait beaucoup la perception : imaginer le fameux cou de Rodtchenko vu de cette manière (une plongée et contre-plongée, l’effet voulu par le constructiviste soviétique s’annulerait). En effet, les photographies seraient accrochées à hauteur moyenne d’animal à définir vu la diversité (une difficulté non négligeable par rapport aux questions d’accrochage plus standardisé pour les humains adultes ; pour les enfants la question reste posée). Si des panneaux de médiation clairs accompagnent l’exposition, globalement, cette dernière demeure pour les humains même si les regards portés sur les animaux a évolué depuis les débuts de la photographie au flux d’images actuel sur les réseaux sociaux comme le prouve cette exposition.
Elle note aussi que le dernier volet d’un triptyque de Christian Milovanoff sur les animaux emprisonnés dans les zoos à travers la Planète n’a pas été choisi par les curateurs pour la section Regard éthique. C’est dommage. Toutefois, elle nuance, relativise : certes, il est impossible d’obtenir l’exhaustivité vu l’océan d’images sur les animaux. Nina regrette de n’avoir pas pu suivre la visite du mardi par la directrice du musée de Photo Elysée, elle aurait aimé écouter comment a été conçue l’exposition, les explications, les anecdotes etc. L’esprit de Nina me souffle : il ne faudra pas manquer la visite quand l’exposition sera présentée à Lausanne et peut-être les Helvètes et étrangers pourront accompagnés leurs animaux d’ici là. La Suisse est une terre d’innovation sociétale… n’est-ce pas ?
Avant de partir de « modèle animal » à contre-cœur, elle freine des quatre pattes, Nina pointe que « Buckley », magnifique portrait en noir et blanc réalisé par Jean-Baptiste Huynh en 1999 lui évoque son portrait quand elle avait un an, intitulé « L’œil de Nina ». Le vivant a plusieurs expositions dans ces Rencontres 2026 : Flower Power dans le jardin d’été accolé au théâtre antique (dommage la série de Paul Pouvreau présente dans l’ouvrage éponyme n’y figure pas), les lauréates du Bmw art makers, Lara Tabet (médecin biologiste et artiste) et Yasmine Chema, avec les bactériographies réalisées à partir de prélèvements d’échantillons d’eau sur le territoire marseillais dans l’exposition art et science très réussie « Le corps vitré »… les arbres en noir et blanc du cinéaste Park Chan-Wook à la Fondation Lee Ufan suspendent le temps dans son univers photographique poétique où chaque détail est magnifié. « Par un matin calme » contraste avec les scènes violentes cinématographiques de ce réalisateur palme d’or. Des exemples où le vivant est présent parmi tant d’autres.

L’esprit de Nina parcourt toutes les expositions mais comme il a été dit en préambule, ne retient que ce qui l’intéresse sincèrement, émotionnellement, subjectivement… ce qui l’affecte en cette période de trouble personnel. Ce qui renvoie à la critique littéraire fin XIXè d’une certaine manière, où le critique s’engageait personnellement et osait le je, suscitant des polémiques parfois riches, comme celles donnant naissance au Fauvisme.
Le soleil tape. La chaleur fond le macadam. A chaque chien se promenant sous ses températures, plusieurs questions résonnent. Boire un café frappé, échanger avec un monsieur dans la file d’attente avec son chien, « papoter » de ces animaux qui partagent nos vies… oui, le réchauffement planétaire impacte tout le vivant.
Courons comme « Domino » de la série Smile forever (2012), le chien emblématique saisi en plein décollage le long de la mer par Olivier Metzger : les pattes avant s’envolent, le poil frissonne par la vitesse face au mistral, le museau en avant… tel un supersonique.

L’esprit de Nina adore. C’est l’unique photographie canine de ce photographe dans l’exposition « somewhere and somehow », un bel hommage (4 ans après sa disparition brutale) à ce photographe et à son univers si particulier proche de celui de David Lynch.
Après les ambiances chaudes, souvent photographiées au flash, une des marques du style d’Olivier Metzger, au rez-de-chaussée d’Actes Sud – Croisière, un escalier à monter, et sans doute la meilleure exposition pour Nina, celle de Pentti Sammallahti. Comme un écho onirique, poétique à « modèle animal », le photographe finlandais dessine en noir et blanc l’Humanité ponctuée d’enfants, d’adultes et d’animaux dans des paysages enneigés.
L’esprit de Nina, dont la mère, Angélique, est ouralienne, est en adoration pour cette photographie célèbre de quatre chiens dont un est sur une moto-ski comme s’il était le chef de la meute hétéroclite (1992, mer blanche, Solovki) de bras cassés. Et tant d’autres comme cet enfant endormi avec son chien… De la tendresse, de la délicatesse se dégage de la poésie photographique de Pentti Sammallahti. Et cela fait un bien « fou » !

Si le système dominant court indéniablement à sa perte, celui que Marguerite Duras a décrit à la suite de la catastrophe de Tchernobyl dans un entretien publié par le journal Le Matin le 4 juin 1986 avec Gilles Costaz, des lueurs d’espoir existent et il faut les entretenir, l’Humanité n’est pas finie !
Pour mémoire, l’écrivaine annonçait qu’à l’école, on enseignerait aux enfants dans le futur : « On leur dirait qu’on a découvert des feux, des brasiers, des fusions, que l’homme avait allumés et qu’il était incapable d’arrêter. Que c’était comme ça, qu’il y avait des sortes d’incendie qu’on ne pouvait plus arrêter du tout. Le capitalisme a fait son choix : plutôt ça que de perdre son règne ».
La jeunesse, la transmission, l’éducation sont des clefs importantes pour le devenir de l’Humanité, du Vivant. C’est pourquoi, la dernière exposition importante que l’esprit de Nina a conservé est « R comme Regarder » sur les livres de photographies pour les enfants.


Et cette fois-ci, aussi bien les enfants que les adultes sont invités à voir, jouer, parcourir l’exposition interactive avec la possibilité de feuilleter les livres tranquillement et de découvrir les coulisses de la création des ouvrages sélectionnés depuis 1930 jusqu’à nos jours. L’esprit de Nina est aux anges, elle pourra insister pour que d’autres êtres vivants de petite taille puissent aussi venir car bon nombre de photobooks pour enfants ont des animaux dans leur photographie, narration et graphisme.
Et plus précisément, elle invite au milieu de cette sélection de perles anthologiques à découvrir les photographies prises au Rolleiflex d’une petite fox-terrier, Dacha, à poil dur et dessins originaux qui ont permis à l’écrivain humaniste tchèque, Karel Capek, de créer une merveille publiée en 1933 (année où Hitler accède au pouvoir avec une de ses devises prémonitoires « Le sang et le sol »), « Dachenka ou la vie d’un bébé chien » affichés au mur, de jouer à identifier le dessin correspondant à la photographie sur une table et à savourer l’ouvrage assis dans un fauteuil en bois…
Et coïncidence, l’esprit de Nina relève que l’exposition est co-conçue par l’Institut pour la photographie de Lille et Photo Elysée, autrement dit, lors de la visite à programmer absolument par les commissaires d’exposition de « modèle animal » à l’automne à Lausanne, il faudra essayer de suivre aussi celle sur « R comme Regarder » et revoir plus en détails des ouvrages historiques majeurs dans l’évolution de la création de ces livres de photographie destinés aux enfants comme le Samozveri initié en 1926 par le photographe Alexandre Rodtchenko, le poète Serge Tretiakov et la décoratrice de théâtre Varvara Stepaniva resté à l’état de projet jusqu‘aux années 80 où l’ouvrage a pu être publié grâce notamment au petit-fils du photographe, Alexandre Larentiev. Des figures en papier représentant des enfants déguisés en animaux prennent vie par des jeux de cadrage et d’éclairage artificiel créant des ombres portées : une vision expérimentale de l’illustration par la « photo animée ».
Un détour par Actes Sud, et ô surprise et joie, Dachenka est ré-édité par les éditions MeMo en 2015 traduit en français. Génial ! En 4ème de couverture : République Tchèque. Collection classiques étrangers pour tous. Un tour du monde des livres qui font partie du patrimoine vivant d’un pays, parce qu’ils ont été les livres de tous ses enfants. L’Humanité perdurera malgré les mauvais et méchants vents soufflant de plus en plus violemment actuellement … l’esprit de Nina en est persuadé !
A la lecture de Dachenka, des souvenirs de Nina en chair et en os jouant avec sa mère Angélique (toujours vivante) sont évoquées par Iris (la mère) et Dacha (la fille) dans leurs relations comme leur jeux … L’esprit de Nina apprécie beaucoup cet ouvrage car c’est bien une fox terrier l’auteure au même titre que l’homme Karen Capek. Et ce livre avec la vie en photographies de sa naissance à son âge adulte s’adresse aux enfants, aux animaux, aux fox-terriers, aux autres chiens et aux adultes.
Et les derniers mots, de conseils de Karen Capek à Dacha avant de quitter le foyer pour d’autres aventures avec d’autres humains sont si prophétiques en 1933 : « Avec les hommes, tu es liée par quelque chose de plus merveilleux et plus subtil que le sang. Ce quelque chose, c’est la confiance et l’amour. Et maintenant, sauve-toi ! ». Ces conseils résonnent encore, toujours… pour nous toutes et tous vivant sur cette planète. Et doivent l’être encore avec insistance de nos jours !

Si d’autres expositions sur les relations écriture et photographie comme la sublime exposition littéraire et photographique d’Anne-Lise Broyer, « Méditerranée, est-ce là que l’on habitait ? » à l’abbaye de Montmajour, toute de gris vêtue comme les cendres de souvenirs épars autour de la grande bleue et « Nos rêves lointains », commissariat collectif à partir d’un choix dans la collection photographique de la FNAC sous le regard de la romancière Nathacha Appanah (l’occasion de revoir des classiques avec une plume contemporaine sensible) sont absolument à voir, ou dans un autre registre, l’excellente « L’image cannibale », de la lauréate de la bourse de recherche curatoriale, Alessandra Chiericato (La chapelle de la Charité longtemps utilisée pour le prix Lët’z Arles est investie par ce projet curatorial autour de moins de dix artistes choisis avec minutie pour un sujet peu commun et difficile), l’esprit de Nina pour cette chronique s’est focalisé « à chaud » sur ce qu’éprouver signifie dans un moment particulier. Les Rencontres réservent autant de surprises qu’il y a de sensibilités, de visiteurs. Ecrire c’est aussi un rapport humain, vivant, comme des sentiments, des émotions.
Comme l’écrit la philosophe et biologiste américaine Donna Haraway dans Manifeste des espèces de compagnie. Chiens, humains et autres partenaires (2003 traduit de l’anglais par Jérôme Hansen. Terra Incognita, Editions de l’Eclat, 2010) « chien » ne signifie pas « animaux de compagnie » mais espèces compagnes. Sa chienne Cayenne Pepper, berger australien au poil rouge, est sa compagne. « De celles qu’on touche, qu’on caresse, qu’on embrasse, avec lesquelles on joue, on échange, on partage… du plus grand des sentiments, l’amour, jusqu’à l’infime génome contenu dans notre salive ».
Lyon, 3 août 2026, David Gauthier, traducteur autant que cela soit possible de l’esprit de Nina