Au Musée d’art moderne André Malraux (MuMa) au Havre, deux installations Water Lilies de Ai Weiwei, chacune de 650000 briques de Lego sur 15 mètres de long, composent en majesté l’introduction et la fermeture de l’exposition Monet au Havre, dans le cadre du festival Normandie Impressionniste. Par cette réinterprétation des Nymphéas, Ai Weiwei rend hommage à son père, le poète Ai Qing, grand admirateur des impressionnistes. Le plasticien souhaite aussi questionner l’image, et la marchandisation de l’art en produits de consommation de masse.

Une porte sombre
C’est la première fois que ces créations conçues en 2022 par Ai Weiwei (1957) sont présentées en France. Water Lilies #1 et Water Lilies #2 entrent en résonnance avec le tableau Les Nymphéas peint en 1904, et offert en 1910 par Claude Monet (1840-1926) à la Ville du Havre où il vécut son enfance et sa jeunesse.

Ces deux œuvres monumentales sont un atout majeur à la scénographie de l’exposition Monet au Havre. Même des collections permanentes du MuMa et en raison de l’ouverture d’espaces, les regards se tournent vers ces versions modernes du célèbre Jardin d’eau de Giverny. Ai Weiwei a vécu à New York de 1981 à 1993, au Museum of Modern Art (MoMA), il contemplait le triptyque des Nymphéas (1914-1926). Il propose une relecture par l’emploi d’un matériau industriel en plastique.

Deux fresques sur trois sont réunies, une porte sombre évoque la tragédie familiale. Ai Weiwei a été profondément marqué par son enfance et les persécutions dont a été victime son père Ai Qing (1910-1996). Désigné comme ennemi du peuple pendant la Révolution culturelle, il est condamné aux travaux forcés, et à l’exil dans une région reculée de Chine. En paria, il vit avec sa famille dans une grotte s’enfonçant au sous-sol. Malgré les humiliations, le poète transmet à son fils l’amour d’un ailleurs et du beau. Ai Qing a étudié trois ans à Paris, et il est tombé amoureux de la poésie française et de l’impressionnisme. Dans l’obligation de se séparer de ses livres ramenés de France, il les met au feu avec l’aide de Ai Weiwei qui conserva longtemps en mémoire les couleurs des illustrations. En rendant hommage à son père, Ai Weiwei adopte à son tour une posture de filiation avec un jaillissement de couleurs.

« C’est comme un rêve fou. Je n’aurais jamais imaginé me retrouver dans un endroit pareil »
Admirateur de Marcel Duchamp (1887-1968), figure du geste radical, Ai Weiwei inscrit sa pratique dans la continuité de son modèle avec un matériau ready-made. L’artiste chinois revisite les Nymphéas, tout en posant un regard ironique sur les attendus du chef-d’œuvre. Le Lego se substitue au pinceau et devient un pixel définissant une couleur. A l’ère du numérique, il considère que la peinture n’est plus un langage actuel. Le processus permet une démocratisation de la pratique artistique, en étant à la portée de tous.

L’image se compose de pièces imbriquées autour de 22 couleurs. L’équipe des régisseurs du MuMa a minutieusement reconstitué Water Lilies #1pendant 12 heures à partir de panneaux.
Ai Weiwei utilise le Lego depuis 2014, il vit alors en Chine et n’est pas autorisé à quitter son pays, en raison de son activisme et de son engagement pour la liberté d’expression – il a été incarcéré en 2011. Afin d’échapper à la censure sur un projet d’exposition consacré à une centaine de portraits de prisonniers politiques à l’Alcatraz, dans la baie de San Francisco, il a l’idée d’envoyer aux Etats-Unis une sorte de Kit. Les modèles sont assemblés sur place selon une notice qui cartographie minutieusement chaque emplacement de brique/pixel.
Cette invitation de Philippe Platel, directeur du festival Normandie Impressionniste, à une participation à la célébration du centenaire de la disparition de Claude Monet a permis à Ai Weiwei de venir en Normandie, et au Havre, berceau de l’impressionnisme où a été peint Impression Soleil Levant (1872). La luminosité y est extraordinaire, la couleur de la mer, du ciel, c’est une sensation unique : « C’est comme un rêve fou. Je n’aurais jamais imaginé me retrouver dans un endroit pareil », confie-t-il à Philippe Platel.

A Giverny, chez Claude Monet, alors qu’Ai Weiwei avait une position critique sur la construction artificielle du paysage, il n’a pu être qu’admiratif devant cette œuvre d’art totale qui a nourri la créativité du maître de l’impressionnisme, les trente dernières années de sa vie : « Je n’aurais jamais pu imaginer qu’un jardin puisse être ainsi. Cela procure une sorte de sentiment paradisiaque de ce qu’est la beauté. La nature est si forte. Toutes ces fleurs essaient vraiment d’exprimer la meilleure version d’elles-mêmes. Et j’essayais d’imaginer… si mon père avait pu vivre la même chose, cela aurait été si beau. »
Exposition Monet au Havre MuMa, Le Havre Commissariat : Géraldine Lefebvre, directrice du MuMa, et Philippe Platel, directeur du festival Normandie Impressionniste Du 5 juin au 27 septembre 2026