
Propaganda exposition de Jenna Marvin
Transfo, le centre culturel de l’association Emmaüs Solidarité
36 rue Jacques Louvel-Tessier 75010 PARIS
5 décembre 2025 – 7 février 2026
Récemment ouvert à l’art contemporain, l’espace Transfo Emmaüs Solidarité qui a exposé Christian Boltanski et Annette Messager, présente la première exposition de Jenna Marvin, russe contraint de fuir à Paris où l’héberge l’atelier des artistes en exil (aa-e).
Si le film documentaire Queendom (Agniia Galdanova, 2023) la fit connaître, elle doit surtout sa notoriété à ses nombreuses vidéos sur des réseaux sociaux comme Instagram.
Propangada, le titre de l’exposition, évoque la théorie du complot qui considère les homosexuels et LGBTQIA+ comme produits d’une volonté de déstabilisation de la Russie par l’Europe. Un long texte juridique est affiché pour exposer la logique paranoïde sur laquelle se fonde l’exclusion des différences en Russie par la loi de 2023 interdisant la transidentité. Pourquoi un État se doit-il d’interdire juridiquement le phénomène trans ? N’est-ce pas aussi lui faire honneur, en vertu du paradoxe signalé par Bataille dans L’Érotisme : c’est l’interdit qui entraîne la transgression.
Faire scandale résume la trajectoire de l’artiste en Russie où son apparition provoquait le rejet : mais quelles apparitions ! Des créatures féériques, des monstres, des démons, des formes animales ou végétales énormément bizarres, et un corps malmené comme dans un chemin de croix, ce qui fut le cas lors d’une déambulation à Moscou recouvert de film plastique et de fils de fer barbelés pour protester contre la guerre que la Russie mène en Ukraine. Tout ce qui sert à attacher, à emprisonner, à interdire : fils de fer barbelés, scotch plastique, devient signe d’expression symbolisant l’oppression et de la contrainte.
Art et contestation politique
Plus que des performances artistiques, ces exhibitions manifestent une altérité dans un contexte où les normes s’imposent de manière pesante. Leur provocation s’élargit cependant au-delà d’une revendication d’un droit à la différence : en faisant apparaître une inquiétante étrangeté (Unheimlich) où ce n’est pas tant le genre masculin/féminin qui pose problème que l’humanité en elle-même, elle donne un visage à l’inhumain comme en rappel de l’expérience-limite de formes de vie insupportables que traque un régime totalitaire.
Les créatures performées par Jenna Marvin affolent et troublent la conception de l’humain en allant vers un transhumain ou un post-humain et en artialisant ou artificialisant la personne humaine par une pantomime où elle semble privée à la fois de son intelligence et de sa sensibilité. Ses virevoltantes parades et mascarades manifestent autant de devenirs multiples : devenir chose ou objet, devenir animal, insecte, devenir femme, princesse, fée… L’artiste n’a pu emporter que très peu de ses productions lors de son départ de Russie. Restent des photos argentiques retouchées, les films de ses happenings. Elle a fabriqué un objet-poème surréaliste (une botte entourée de fils de fer barbelés), fait une grande installation dans une pièce plongée dans l’obscurité, et elle propose un espace symbolique, mémorial aux homosexuels passés à la trappe, pièce recouverte de scotch rouge vif qui invite au recueillement ? À la violence ou à la passion ?
Couleur Rouge Vif
Si, comme le plasticien Yves Klein, qui avait déposé la formule de International Klein Blue (YKB), l’artiste estampillait sa couleur-phare, ce serait le rouge, celle du drapeau de la révolution, mais aussi celle du sang, de la souffrance et de la vie. Le rouge brillant du scotch plastique est un matériau commode pour souligner et surligner corps et espaces.
Pour sa performance lors du vernissage du 4 décembre intitulée Stop ! Don’t Scream, le corps recouvert de scotch rouge et masqué, sans visage ni regard, elle oscille de la privation à la puissance : à quatre pattes sans pouvoir se redresser (est-ce un défi à surmonter ?) enfermée comme dans une armure qui souligne sa silhouette, ses gesticulations avaient le comique macabre d’une mécanique plaquée sur le vivant. Dans un film en noir et blanc de Chaplin un drapeau rouge signal de danger est pris comme signe de révolte. L’ambiguïté de la couleur persiste chez Jenna Marvin. Comme dans le film muet, la couleur rouge ne s’accompagne d’aucune parole, on entend seulement des bruits, des coups, des chutes sans commentaire.
La vibration de la couleur rouge est un cri muet. Le blanc de la neige que rappelle celui du corps et du visage exsangue de l’artiste est une manière de refuser le rouge, couleur du fard célébrée dans son Éloge du maquillage par Baudelaire. Le scotch peut aussi être noir : dans l’installation, il recouvre un couple de mannequins reliés par un large tuyau.
Transidentité
L’art ne peut pas se réduire à l’expression d’une identité – même trans. Quelle identité ? Celle d’une personne qui refuse d’être un individu quelconque, un homme sans qualités (Mann ohne Eigenschaften) ? L’identité que partage et revendique un groupe longtemps persécuté (les homosexuels) ? L’idée d’identité est trop problématique pour être représentable.
Pourquoi et comment cesser d’être soi ? Chacun de nous est forcément né quelque part à une certaine date. Naître à la fin du XXe siècle en 1999 à l’extrême orient de la Russie dans un village près de Magadan – un lieu où mourir, la ville maudite du Goulag édifiée autour de l’exploitation de prisonniers politiques par l’ex-URSS – c’est recevoir une charge historique impossible à assumer. D’où un désir de fuite et de métamorphose.
On vient au monde dans un endroit sans l’avoir choisi pas plus que son corps, pourtant devenu à l’époque des selfies le moyen d’afficher pour l’artiste un décalage, une non-coïncidence à soi. Changer de nom, changer d’apparence, c’est reprendre un pouvoir sur ce qui nous échappe en cherchant à contrôler ce que l’on veut devenir. Cela l’engage dans un devenir incessant : aucune créativité ne se réduisant à ce qu’elle produit, elle doit sans cesse se poursuivre. Déterritorialisant, déstabilisant, toujours en mouvement, en déplacement, n’évitant surtout pas les chutes, chaque performance spectaculaire de Jenna Marvin est une mise en abyme autoréférencée, un manifeste qui intrigue plutôt qu’il ne proclame. Elle résume une esthétique de l’existence pour créer un lien avec un public sidéré par une apparition dont la dimension politico-sociale ne doit pas gommer l’aspect choquant, « affreux à en être beau » – définition du Camp par Susan Sontag.
Du corps image au corps langage
À une époque où l’image peut sans cesse être modifiée voire même être créée ex nihilo et où le simulacre semble de plus en plus remplacer le corps réel, les performances de Jenna Marvin insistent sur la présence réelle d’un corps tourmenté par des pratiques masochistes, réduit à une frêle silhouette presque fantomatique au visage à la blancheur d’un Pierrot lunaire. Se référer aux pratiques de Body Art et en particulier à l’actionnisme viennois ne permet pas de comprendre ce qui vient s’y greffer chez cet artiste : un goût pour l’artifice, une imagination débordante qui revêt le corps de panoplies extravagantes, de quasi-prothèses comme les chausses à plateforme de drag-queen qui compliquent la marche jusqu’à l’empêcher. Rien de commun non plus avec son modèle massif et dodu, le génial Leigh Bowery, icône queer à qui une grande exposition vient de rendre hommage cette année à Londres à la Tate Modern. Le contexte des années 80 à Londres où la mode, la fête, la vie nocturne favorisaient ces manifestations n’a rien à voir avec leur interdiction en Russie qui rend infiniment plus périlleuse et plus précieuse cette étrange apparition.





