Une étrangeté assumée

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Anton Prinner – Le Ciel pour plafond
Vallauris – Musée Magnelli Musée de la Céramique
4 juillet – 28 septembre 2026

Ayant vécu à Vallauris où est célébré son art dans toute sa diversité : sculptures, gravures, dessins, et bien sûr des céramiques auxquelles se consacre ce musée, Anton Prinner a exploré des techniques différentes, mais sa priorité est toujours resté la sculpture.

Sur ses photographies, ce personnage étrange – 1 m 47, visage ovale aux traits fins affublé d’un béret basque, fumant parfois la pipe – a quelque chose d’un Pierrot lunaire. Quel contraste entre sa silhouette si menue et ses immenses statues ! Comme pour s’élever hors-sol, ses statues frôlent le gigantisme. Ce sculpteur pugnace affronte la taille directe dans la pierre puis dans le bois. À Vallauris, en plein air, ses statues ont pu changer d’échelle car son atelier en plein air « a le ciel pour plafond ». L’Homme, impressionnante statue taillée dans un tronc de 90 centimètres de diamètre, s’élève à 3,75 mètres de haut – ce qui fait qu’elle domine de sa hauteur les spectateurs. 

Un art très figuratif

Si dans les années trente, ses sculptures sont symboliques – comme la figure acéphale à quatre jambes intitulée Double Personnage et la Femme taureau de 1937, son art s’est voulu pleinement figuratif, au sens où il ne s’agit pas de portraiturer des individus mais de donner force de présence à des types : l’Homme, un homme qui n’est pas individuel mais une figure archétypique aux bras ouverts, se dresse dans toute sa force, alors que la Vieillesse de1954 est une figure assise, décharnée, recroquevillée sur elle-même, la tête basse. Une statue représente la figure du tarot le Fou ou le mat (1952) comme un corps dont la tête est tournée vers l’envers. Beaucoup de statues ont le hiératisme d’idoles : Femme sphinge, Soleil levant. On se trouve devant une sculpture presque intemporelle tant elle renoue avec les sources sacrées de cet art si puissant. 

Mais il y a aussi une manière de jouer avec les figures, de les associer et les transformer. Chez cet artiste comme d’autres à son époque, les surréalistes en premier lieu, le jeu peut fournir un modèle aux aléas de l’existence humaine : son Tarot réinterprété lui a servi à décorer des assiettes, les pièces massives de son jeu d’échecs font s’affronter comme deux camps : le soleil et la lune. La cosmologie qui donne sens à l’existence individuelle la transcende.

Transformation et formation

Anton Prinner (1902-1983) qui était d’abord Anna, une jeune femme hongroise, a adopté un prénom masculin à son arrivée à Paris. Durant ses études artistiques à Budapest, son surnom était « l’étrange » et à son arrivée à Paris, le voici devenu un étranger – comme d’ailleurs de très nombreux artistes qui s’y retrouvèrent. Cette déterritorialisation recherchée qui s’accompagne d’un devenir autre revendiqué a fonctionné comme une ouverture qui le libère, mais au prix d’une vie précaire et même parfois très misérable. 

Picasso le nommait malicieusement « Monsieur Madame ». Aujourd’hui que la question du genre est d’actualité, ce choix semble relever en priorité d’une revendication identitaire, alors que c’est d’abord une volonté d’être artiste et de pouvoir être reconnu comme tel sans que le domaine de la sculpture qui a sa préférence soit attribué à un auteur féminin. « S’habiller en homme était un choix personnel, social, artistique. À qui l’interrogeait sur ce point, Prinner affirmait que “sculpteur” n’avait pas de féminin », note Benoît Decron, qui avait fait une exposition rétrospective d’Anton Prinner en 2006 à l’Abbaye Sainte Croix des Sables-d’Olonne, et qui a rédigé sa biographie pour le catalogue de cette nouvelle exposition.

La seule occurrence de la question du genre se trouve admirablement posée dans la série de gravures et le texte de son livre d’artiste de 1946 La Femme tondue – manifeste pour que le sort de ces femmes malmenées, huées, violentées reste mémorable. Ce livre qui fut réédité se veut un rappel des moments où la honte qui se déversa sur des femmes compromises ne fut rien d’autre qu’une arrogance et un mépris lui-même condamnable. Cette défense et illustration de ces femmes montre combien l’émotion et l’indignation furent pour Prinner une inspiration majeure, et combien sa solidarité a su trouver la force de s’exprimer. 

Quêtes spirituelles

Si l’art de Prinner évoquait déjà une forme de spiritualité, cela devint encore plus évident après la guerre. Prinner a développé une recherche spirituelle syncrétique où le divin se manifeste de manière transculturelle. Son ésotérisme apparaît dans les illustrations réalisées pour le Livre des morts des anciens Égyptiens. Une série de peintures reproduites en photographies lui furent commandées pour l’église Notre-Dame de Calanche de Roquefort-les-pins (Alpes maritimes) dans le cadre du renouveau de l’art sacré. Ces cinq peintures de grand format ont la particularité de faire surgir de la pénombre des zones de lumière plus insidieuses que les personnages, qui restent à peine esquissés, comme si la représentation s’arrêtait au seuil de l’irreprésentable : ainsi en est-il de l’Annonciation où les personnages s’effacent. Le moment où Véronique reçoit l’empreinte du visage du Christ qui a donné lieu au culte de la Saint Face est d’ailleurs choisi pour être disposé au-dessus de l’autel – comme si l’art pictural humain devait s’effacer devant la divine empreinte sacrée.

La relation de l’art au sacré se trouvait avant le christianisme dans la statuaire antique. Dans le film Les Statues meurent aussi de Chris Marker, le texte en voix off affirme que « la statue n’est pas le dieu : c’est la prière ». Il montre comment des statues venues d’Afrique exposées dans des musées occidentaux perdent ce qui constituait leur spiritualité. Même si Anton Prinner est resté dans le contexte culturel et même cultuel de l’art occidental allant de l’Égypte ancienne au christianisme, dans sa pratique d’artiste, son geste tient de l’offrande et du don jusqu’à en devenir sacrificiel.