Des Visionnaires à la découverte de mondes invisibles

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Déplier les mondes. Les Mondes invisibles de Augustin Lesage à aujourd’hui à Labanque– Centre d’art & Les Forces inconnues. Archives des mondes invisibles (1850-2000) à la Chapelle Saint Pry, deuxième Biennale 2026, Béthune communauté d’agglomération, 23 mai– 15 novembre 

En hommage au mineur Augustin Lesage (1876-1954) que ses esprits-guides incitèrent à peindre, plusieurs expositions dont l’une restera pérenne dans son lieu de vie : des panneaux de reproductions de ses grands tableaux à Burbure où il a vécu rappellent la présence d’un foyer d’artistes spirites visionnaires dans le bassin minier du Pas-de-Calais.  

Dans l’ancienne chapelle de l’hôpital Saint Pry, Philippe Baudouin, grand expert des mondes invisibles, a installé des photographies et des objets, dont un guéridon servant aux réunions médiumniques, témoignant de la vogue du spiritisme en France. Ces pratiques et ces croyances se sont propagées en France et en Europe depuis la moitié du 19siècle. Dans le bassin minier, le spiritisme a été reconnu par l’expérience étonnante d’Augustin Lesage. 

Tous les spirites cherchaient d’abord à communiquer avec l’esprit des morts et ne sont pas devenus des artistes. Beaucoup furent des médiums, des voyants et des guérisseurs. La photographie a servi dès son invention à enregistrer des apparitions, traquer des fantômes, détecter des auras, bref à rendre manifestes les traces du monde invisible. 

Voir l’au-delà, une histoire illustrée du spiritisme (2026) livre collectif dirigé Philippe Baudouin sert de catalogue à son exposition qui propose une exploration de ces mondes et présente toutes sortes d’instruments qui servirent à les explorer dont, en premier lieu, la photographie.

Devenir visionnaire

Les peintres spirites furent aussi des visionnaires. Leurs tableaux découvrent des mondes invisibles qu’ils nous rapportent, comme le charbon qu’ils soutiraient des entrailles de la terre, d’une zone mystérieuse accessible à leurs visions, à leurs dons de voyance. L’exposition artistique « Déplier les mondes » se focalise sur la région du Pas-de-Calais transformée au cours du 19siècle, comme d’autres en Belgique, en Angleterre, etc. 

La symétrie axiale des peintures de Lesage est d’abord comparée aux taches d’encre à interpréter du test de Rorschach. Vues de loin, ses compositions complexes ont l’air très répétitives mais plus on s’en approche, plus des détails fascinants nous sautent littéralement aux yeux. 

Mais c’est surtout l’origine de ses visions qui est interrogée. La mine crée un monde à part, avec ses risques et ses astreintes. Un monde obscur où l’on ne voit rien ou pas grand-chose et dont la noirceur opaque était un milieu sans doute favorable à un dérèglement des sens d’où purent éclore des visions. Au cœur de la mine, Lesage entendit une voix qui lui prédisait « un jour, tu seras peintre ». Des esprits le guidèrent ensuite pour qu’il le devienne.

Pour explorer les possibilités physique, symbolique et spirituelle de mondes autres, la profondeur souterraine devient à la fois un enfer effrayant et un enfermement sacré et secret. C’est vers ce lieu souterrain que se dirige le parcours de l’exposition, allant du haut vers le bas, de la lumière aux ténèbres, de l’air libre vers des mondes enfouis, telles les coupes de la terre dans les gravures d’Athanase Kircher, ou bien selon des récits légendaires, l’intérieur de la terre serait un territoire inquiétant peuplé de figures monstrueuses.

Exploiter les hommes pour exploiter la terre

En France, l’univers de la mine appartient désormais au passé mais les musées ont pour tâche de retracer une histoire et de conserver une mémoire dont des artistes contemporains se sont emparés avec à-propos. Le simple tas de charbon de Kounellis, des photos de sites miniers et le film d’animation Mine (1991) de William Kentridge montrant de manière ubuesque un patron capitaliste et les ouvriers noirs qu’il exploite en Afrique du Sud dont les dessins au fusain semblent redoubler la noirceur du matériau-charbon – la mémoire de la mine revient hanter l’espace muséal.  

Ce beau musée est installé dans le grand bâtiment de l’ancienne Banque de France de Béthune : tout se passe comme si la source de la richesse locale, le charbon et le travail qui le fournissait aux sociétés minières devait être reconnue à l’intérieur de l’univers bourgeois à la décoration majestueuse que ce musée a bien conservée.  

L’art populaire de peintres ouvriers

Par contre, la réhabilitation architecturale des corons de la Cité des électriciens témoigne de la vie des mineurs dans leurs familles. La Cité abrite deux expositions, l’une dédiée à l’histoire des mines dans ce territoire, l’autre aux créations d’art spécifiques à ces lieux. Peindre était encouragé par les responsables des houillères tandis que les épouses de mineurs brodaient, fabriquaient rideaux, dentelle, canevas…

On peut voir des peintures spirites accrochées sur le papier peint de leurs maisons comme elles furent produites dans son foyer par Lesage bien autrement que dans le white cube muséal qui les banalise en les exposant comme des œuvres d’art parmi d’autres – ce que signale leur intégration discutable dans la catégorie plus générale de « l’art brut ».

 Qu’est-ce qui destinait Augustin Lesage (1876-1954), Fleury Joseph Crépin (1875-1948), Victor Simon (1903-1976), Stefan Nowak (1925-2013) ou Rémy Callot (1926-2001), céramiste prolifique, à devenir des artistes et à être reconnus ? Mineur de fond, plombier-zingueur, cafetier, ajusteur, comptable… S’ils se ressemblent par la forme énigmatique de leurs inspirations, chacun inventa sa manière originale, son style. 

Rôle déterminant du spiritisme

Le bassin minier est devenu un foyer de peintres spirites. Lesage, reconnu par l’Institut de recherche métapsychiques de Paris, servit de modèle à Victor Simon, médium et guérisseur. Fleury-Joseph Crépin a peint trois cents « tableaux merveilleux » que lui avait demandés son guide pour que la Seconde Guerre mondiale prenne fin. Stefan Nowak, peintre voyant et visionnaire, fut affilié à l’Institut de recherches métapsychiques local qui l’a exposé. 

Les pratiques spirites et les croyances en des esprits amenèrent à produire des peintures. Ce déterminisme est évident dans leur cas et se produisit aussi pour Hilma af Klint et bien d’autres à travers toute l’Europe. 

Michel Thévoz a insisté sur l’origine sociale des spirites, des ouvriers fils de paysans enrôlés par la révolution industrielle pour faire des tâches pénibles : c’est particulièrement vrai de ces spirites. Augustin Lesage est resté un exécutant qui obéissait comme à la mine à ses guides, un artisan qui se faisait payer ses tableaux au tarif horaire d’un mineur de fond. Il a ensuite voyagé au Maroc, en Égypte : ses voyages bien réels ont succédé aux évasions imaginaires, à ses visions des palais féériques à l’architecture complexe. 

Le rôle déterminant du spiritisme chez les peintres reste sous-évalué. Dubuffet avait voulu n’y voir qu’un alibi. Comme ce phénomène nous est incompréhensible et qu’il fut longtemps méprisé voire prohibé, il n’est pas encore reconnu dans toute son importance. L’étrangeté de ces peintures et surtout de leur forme d’apparition reste énigmatique.