Depuis plusieurs années, les pratiques chorégraphiques et performatives interrogent en profondeur la place du public, déplaçant la figure du spectateur extérieure vers celle du participant, du corps coprésent, parfois même du coauteur de l’expérience. Ces démarches s’inscrivent dans la lignée des théories de l’expérience et la participation en art : héritières du tournant interactionnel impulsé par John Dewey, d’art contextuel de Paul Ardenne ou de l’esthétique relationnelle de Nicolas Bourriaud, elles conçoivent l’œuvre comme un lieu d’échange, d’interaction et de rencontre. Dans ce mouvement, la participation devient une véritable matière chorégraphique : un ensemble de relations, d’affects et de présences corporelles à partir desquelles l’œuvre advient.
Les deux propositions programmées cette année aux Hivernales, Danse Immersive électro pour Nans Pierson et Bal Magnétique pour Massimo Fusco, s’inscrivent dans ce mouvement, tout en l’abordant depuis des dispositifs et des imaginaires distincts.
Chez Nans, l’espace chorégraphique n’existe que parce que des corps l’activent. La danse émerge d’un protocole immersif guidé à la voix, où les corps présents font advenir l’expérience, produit l’espace, le temps et la dynamique de la danse.

Chez Massimo, on part d’un dispositif scénique où le regard s’organise d’abord dans un rapport relativement frontal à la danse, avant que l’espace — pourtant déjà circulaire — ne se transforme progressivement en rituel collectif. Ici, le public devient acteur du bal et une porosité entre scène et salle s’installe. Dans ce cadre, Massimo se lance dans ce que l’on pourrait appeler une « accessibilité créative », où l’adaptation aux capacités, besoins et envies des participants devient une matière chorégraphique à part entière.

Cette rencontre s’inscrit dans un dialogue déjà existant entre les deux chorégraphes. Nans Pierson et Massimo Fusco partagent un univers commun, notamment à travers Corps Sonores et Corps Sonores Juniors, où la participation, l’attention et le soin porté aux corps des autres occupent une place centrale. Il s’agit ici d’une rencontre entre deux pratiques qui se déplacent mutuellement, interrogant les conditions d’un faire-ensemble chorégraphique, où la création se pense autant comme expérience partagée que comme composition.
Ces propositions soulèvent plusieurs questions : Qu’est-ce qu’une chorégraphie participative et inclusive ? Comment intégrer et prendre soin des corps qu’on invite à danser ? Que devient l’œuvre quand elle dépend entièrement de la présence du public artistiquement, écologiquement et socialement ?
L’idée de cet entretien est de penser participation comme fondement, matière et outil chorégraphique : ses ouvertures et ses possibles, mais aussi ses limites. Les enjeux systémiques : inclusion, durabilité et accessibilité traverseront la discussion, pensée comme une rencontre chorégraphiée à partir de leurs témoignages.
La participation comme fondement de l’œuvre
Iliana Fylla : Dans Danse Immersive électro, on a l’impression qu’il n’y a pas d’« objet chorégraphique », sans les participant·es : la danse émerge du groupe. On devine pourtant un protocole préexistant qui rend cette activation possible.
Dirais-tu que tu chorégraphies des relations et des états de présence plutôt que des mouvements ? Et qu’est-ce que cela change pour toi dans la notion d’auteur ?
Nans Pierson : Je dirais plutôt que je conçois un dispositif au service d’une chorégraphie menée par les participants. Je me définirais comme un concepteur d’espace où il est possible de tisser du relationnel entre les corps et le lieu, l’ambiance, le son. Comme une conversation sans langue orale. Ma présence se veut discrète afin de laisser apparaître des « danses à soi » riches de singularités.
L’activation du dispositif, seulement visible par les participants au double statut de spectateur/performeur, permet de faire surgir un moment chorégraphique éphémère, intime et unique. Les participants amènent de la matière que je ne pourrai pas créer sans eux. Il y a une forme de coécriture de l’instant.

Iliana Fylla : Dans Bal Magnétique, on passe d’un spectacle à un bal. Il y a une bascule.
À quel moment le public cesse-t-il d’être spectateur pour devenir véritablement acteur de la chorégraphie ? Comment est-il préparé à cette transformation ? Et qu’apporte-t-il, en termes de matière chorégraphique ?
Massimo Fusco : La participation se construit progressivement. L’espace s’ouvre en cercle et chacun peut décider d’entrer dans la danse lorsqu’on tend la main. Le bal, forme familière pour beaucoup, facilite cette transition. Le crescendo chorégraphique et musical — musique live de Hot Bodies, allant de la lenteur d’un slow à des danses plus virtuoses, rapproche progressivement le public et fait sentir les vibrations, incitant certains à franchir le pas. Cette circulation, cette proximité et ces rythmes partagés apportent des énergies et des manières d’être ensemble que je ne peux pas écrire seul : c’est une véritable chorégraphie du lien.

Inclusion chorégraphique & accessibilité.
IF : Vos propositions se présentent comme des projets participatifs. Mais faire danser « tout le monde », ça pose des défis très concrets. Comment « chorégraphier » avec des corps qu’on ne connaît pas, avec des diversités de capacités, de rapports au contact, à l’exposition, au collectif, à l’intensité sensorielle ?
NP : J’essaye de créer un cadre contenant, de confiance et rassurant où il est possible de s’exprimer « librement » par le corps sans attente de techniques particulières. Dans Danse Immersive électro, l’idée est que chacun produise sa danse en conscience, par-delà les pressions culturelles. Il y a des trésors de mouvements en puissance à découvrir en chacun de nous.
MF : J’essaie de construire un cadre d’hospitalité où chacun peut trouver sa place. La participation peut prendre différentes formes : danser, suivre quelqu’un, rester en bord de piste, ou simplement regarder. Observer est déjà une manière de participer. Les mouvements proposés sont simples et adaptables : on peut les faire debout ou assis. Ce qui compte n’est pas la performance, mais le fait d’être ensemble.
Nous avons conçu différents dispositifs pour inclure tous les publics : des chaises rebondissantes créées par le studio de design smarin pour entrer dans la danse sans se déplacer, une capsule sonore pour les personnes non voyantes où sont diffusées au casque les témoignages des danseuses qui livrent l’intention du mouvement et l’intention chorégraphique à la manière d’une audiodescription, la traduction en LSF pour les participants sourds, pendant les deux moments de transmission d’une danse pour le public, un kit sensoriel avec des balles stimulantes qui réagissent à la lumière noire et, dans certains espaces, un safe space, une zone de recul à l’abri des regards pour des personnes qui, par exemple, auraient des troubles autistiques et qui voudraient se reposer.
Ces solutions sont nourries par les résidences croisées : des semaines passées à rencontrer des publics spécifiques — personnes âgées, enfants, publics neurodivergents, pour ajuster les mouvements à leurs besoins, capacités et envies.
IF : Où placez-vous la frontière entre inviter et mettre en difficulté ?
NP : La frontière se situe au niveau du consentement. Les personnes qui s’inscrivent à l’atelier savent à quoi s’attendre, car il y a une communication en amont. Je les invite à venir danser dans une ambiance dédiée.
MF : La flexibilité et la liberté de rythme de chaque participant.e sont centrales. L’invitation reste toujours une possibilité, jamais une obligation.
IF : Nans, dans ton dispositif : obscurité, musique électro, densité de corps…
Comment prends-tu soin des personnes qui pourraient se sentir dépassées sensoriellement ?
NP : Les participant.es sont libres de quitter l’espace. Généralement les personnes qui se sentent dépassées ou en difficultés le font naturellement pour faire une pause. Le dispositif offre une forme de libre circulation qui s’adapte aux besoins des uns et des autres.
IF : Massimo, le bal, est une forme communautaire, mais aussi socialement codée. Elle nécessite parfois l’apprentissage d’une technique. Comment ouvres-tu cet espace à des personnes qui ne se sentent pas légitimes à danser ou à entrer dans un bal ?
MF : Je propose un folklore contemporain avec des formes simples que chacun peut s’approprier. On peut entrer par imitation, par le groupe, sans avoir besoin de savoir danser. L’idée est de faire tomber l’idée de performance. Ce qui compte, ce n’est pas de bien danser, mais participer à une expérience commune. Le groupe soutient les personnes qui hésitent, et chacun peut trouver son rythme.
Pour les deux danses oralisées : la première, la ballarella, est codifiée, mais nous introduisons le consentement : on peut refuser de danser, et c’est accepté. La transmission se fait par imitation, voix ou langue des signes, et le tempo est ralenti. La deuxième danse fonctionne comme un laboratoire : on se connecte par le bout des doigts et l’on danse librement, dans une logique de coguidage où chacun choisit jusqu’où aller.
Quelle place pour une danse durable ?
IF : Nans, ton projet dépend essentiellement des personnes présentes, avec un dispositif léger. Vois-tu ce travail comme une forme de durabilité artistique : une œuvre à protocole, située, qui existe par le ici et maintenant plutôt que par la production d’objets fixes ?
NP : Le dispositif est en effet pensé de façon durable et écologique dans le sens d’une écologie de soi. Adaptable à divers espaces, il nécessite très peu d’éléments et peut être transmis à d’autres artistes qui peuvent à leur tour l’activer. Il produit une sorte de cadre où la danse peut devenir un endroit d’apaisement et de connexion avec soi-même. Se réunir pour danser autour d’un son s’est fait de tout temps.
IF : Massimo, le bal renvoie à une mémoire collective, à des formes anciennes de fête. Réactiver ces formes, est-ce une manière de recycler nos savoirs hérités ou une écologie sociale de la danse ?
MF : Oui, il y a l’idée de revisiter des danses de couple et des danses traditionnelles. Nous avons travaillé à partir de pratiques partagées — bals musettes, danses latines, bals traditionnels — et de formes comme la ballarella du sud de l’Italie, le kochari arménien ou la rueda en salsa, que nous avons réinterprétée collectivement.
Pratiquer ces danses, c’est les rendre vivantes. J’avais envie de prolonger l’esprit des fêtes populaires italiennes avec une approche plus actuelle, notamment autour du coguidage.
Certaines de ces danses ont aussi une dimension thérapeutique. La pizzica ou la tarentelle peuvent avoir une fonction cathartique : elles permettent d’exprimer des émotions et de relâcher des tensions. Le bal devient alors une forme de soin collectif.
Il y a là une forme d’écologie sociale : on s’appuie sur des pratiques existantes pour produire de la danse ensemble aujourd’hui.
Transformations…
IF : Avez-vous déjà vécu un moment où le public a transformé votre projet d’une manière que vous n’auriez jamais pu écrire seuls ?
NP : Oui, à chaque activation du dispositif, c’est une rencontre inattendue avec la danse.
MF : Les résidences avec des publics différents ont transformé l’écriture de la pièce. Celle-ci se construit à partir de ces rencontres, dans lesquelles le coguidage entre interprètes et participants joue un rôle central. Les collaborateurs et collaboratrices apportent leur expertise et singularité, ce qui respecte la pluralité et devient partie intégrante de l’œuvre. Les danses traditionnelles réintégrées dans le bal viennent de ce travail collaboratif, tout comme l’adaptation pour les publics spécifiques.
Danse Immersive électro de Nans Pierson a été vécu le jeudi 12 février dans le cadre du festival Les Hivernales — CDCN Avignon 2026.

Bal Magnétique de Massimo Fusco a été vu le samedi 21 février dans le cadre du festival Les Hivernales — CDCN Avignon 2026.
Conception et chorégraphie Massimo Fusco | Assistanat à la chorégraphie Sophie Jacotot | Interprétation Garance Bréhaudat, Inés Hernandez, Lola Serrano, Sung Chun Tsai | Musique Live Hot Bodies | Scénographie Smarin | Costumes Tucked | Régie générale Christophe Poux, Jean Beckerich | Production/Diffusion Margot Guillerm, Adèle Tourte/Anémone Production
