Chose Publique : le titre de l’exposition collective d’art contemporain, organisée dans le cadre de la dixième édition du festival Résurgence porté par la communauté de communes Causses et Vallée de la Dordogne, au nord du Lot, n’est pas sans résonner avec le contexte social et politique en France. Quelques mois après les élections municipales, en parallèle aux mobilisations lycéennes, et à l’approche de l’élection présidentielle, la question des formes de participation à la vie démocratique se pose avec acuité.
Si la locution latine res publica — que l’on traduit par « chose publique » — a donné son nom au régime politique de la république, elle désigne d’abord les affaires communes des personnes citoyennes et leur mise en débat. Le choix de ce titre pourrait ainsi être une manière de rappeler la distinction opérée par la philosophe Chantal Mouffe entre la politique — les pratiques et institutions visant à organiser la société humaine — et le politique — l’espace commun du pluralisme et de la conflictualité où se confrontent les conceptions de la société. C’est au sein de ce dernier que s’expriment les artistes en matérialisant leurs regards sur le monde, ses rapports de pouvoir comme ses formes de résistance. On peut alors envisager cette exposition comme une invitation à interroger les enjeux de la démocratie et de la liberté d’expression. En outre, les nombreux événements du festival, dont des tables rondes, des ateliers et des ciné-débats, sont un moyen d’ouvrir une plateforme d’échanges et de discussions, participant ainsi au bouillonnement inhérent à la chose publique.
Valentine Boé, commissaire de l’exposition, a choisi un accrochage à la Saint-Pétersbourg : les œuvres, près de cent trente, inondent les cimaises, de bas en haut, et débordent parfois de leur surface. Cette densité n’empêche pourtant pas les œuvres de respirer. Leur disposition ménage des rapprochements et des confrontations, tout en laissant la possibilité de les observer individuellement, et la hauteur du Beffroi Saint-Martin de Souillac permet qu’elles ne soient pas non plus écrasées par l’architecture.
Cet accrochage foisonnant matérialise volontairement le brouhaha. Une pluralité de formes — parmi elles, la peinture, la photographie et l’installation — traduit nombre de manières de mobiliser le politique dans les arts visuels : les œuvres documentent, problématisent, tissent des solidarités, activent des émotions, nourrissent les imaginaires. Selon le chercheur Lionel Ruffel, le brouhaha est étroitement lié aux expériences du contemporain et constitue une métaphore de la plurivocalité ou encore de la multitude comme fondement démocratique. L’accrochage de Chose Publique donne ainsi une forme sensible à la pluralité des voix qui composent l’espace démocratique. Le brouhaha évoque aussi le tumulte des flux informationnels actuels, et plus précisément les échanges sur les réseaux sociaux évoqués par l’utilisation des hashtags pour désigner les thématiques de l’exposition au bas des cimaises, comme #médIAs et #géopressions.
Ces modes de communication occupent une place importante dans les pratiques informationnelles de la jeunesse et peuvent également devenir des outils de mobilisation. D’ailleurs, la sélection des œuvres s’inscrit dans le prolongement d’un programme collectif régional de coécriture initié par le Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, qui envisage la jeunesse comme un vecteur de transformation sociale et politique. Plusieurs œuvres de sa collection sont présentées aux côtés de pièces issues notamment des Abattoirs, Musée–Frac Occitanie Toulouse, et de collections privées.
L’exposition s’ouvre sur une première cimaise intitulée #respublica. Autour du buste de Gaston Monnerville (Jacques Canonici, 2016), personnalité politique née en 1897 en Guyane qui s’est établie dans le Lot après la Seconde Guerre mondiale, on retrouve notamment des symboles de la République française, comme Marianne, réinvestis de manière critique par Didier Chamizo (Marianne cadurcienne, 1989) et Shepard Fairey (Liberté Égalité Fraternité (Marianne), 2018).
Les œuvres sont ensuite réunies autour de thématiques, comme la parole politique, les discriminations racistes et sexistes, les violences économiques, la guerre et les technologies de communication. Dans Euro War Rug (2016), Suzanne Husky reprend l’esthétique des tapis de guerre afghans pour figurer des affrontements entre zadistes et forces de l’ordre, notamment autour du projet de barrage de Sivens, dans le Tarn, où Rémi Fraisse a trouvé la mort en 2014 après avoir été touché par une grenade offensive. Camille Bès interroge le statut d’icône du téléphone portable dans le vitrail LD (Lumière divine) (2017). Quant à Martin Le Chevallier, il associe, non sans ironie, des images à des promesses de campagne de Nicolas Sarkozy dans le polyptyque en bois NS (2007).
Les luttes féministes occupent également une place dans l’exposition. Dans la série Les Séductrices (2020), Béatrice Utrilla juxtapose des images d’actrices hollywoodiennes et des cartes de visites de call-girls travaillant à Las Vegas, interrogeant les codes d’une féminité blanche comme objet de désir du regard masculin. Roghayeh Najdi évoque le mouvement « Femme, Vie, Liberté » à travers un portrait de Mahsa Amini, une jeune femme kurde tuée en 2022 par la police des mœurs en Iran, associé aux langages symboliques des couleurs et des fleurs (Woman Life Freedom, 2023).
À cet égard, si les moyens d’expression exposés sont très divers, je relève néanmoins la présence importante du portrait, dont les peintures des Gilets Jaunes (2018) de Clémentine Bessou, les photographies de personnes ouvrières de Claude Pauquet (35 ans d’ancienneté, 2019) et de personnes noires lesbiennes, transgenres et queer de Zanele Muholi (série Faces and Phases, depuis 2006).
Ces portraits ont notamment la particularité de ne pas considérer ces personnes comme une totalité homogène, mais davantage de les valoriser comme des sujets singuliers en contraste avec les représentations médiatiques dominantes. L’autoportrait est également représenté. Dans la photographie Jean-Baptiste Belley (2015), Omar Victor Diop reprend la posture du premier député noir de l’histoire de France représenté dans le portrait d’Anne-Louis Girodet (1797), auquel il ajoute un signe contemporain : un ballon de football. L’œuvre interroge ainsi les représentations des personnes noires.
Au fil de la circulation scénographique en U, les œuvres sont finalement regroupées autour de différentes formes de luttes : #engrève, #vibreensemble, #onvote. Par exemple, Arno Brignon imprime une photographie de manifestations des travailleur.ses de l’art sur une couverture de survie, un puissant symbole de précarité (Artistes en grève ?, 2020) ; Manuel Pomar propose des pancartes de manifestations où le slogan s’efface au profit d’abstractions colorées (La Carrière, 2021) ; Rebecca Topakian photographie des jeunes personnes dansant dans des free parties, ce qui convoque la fête comme acte collectif de résistance (Infra # 2 et Infra # 9, 2015).
En réunissant des œuvres aux formes et aux engagements divers, Chose Publique ne donne pas à voir une conception univoque du politique. L’exposition compose plutôt un espace de confrontations, où les symboles, les luttes et les représentations entrent en résonance. Son foisonnement invite à mettre en relation des expériences et des imaginaires, et à interroger les conditions d’une vie collective, le brouhaha des artistes s’exprimant comme une multitude démocratique.
Exposition Chose Publique Beffroi Saint-Martin, Souillac — 01/10/26- 22/11/26 Commissariat d’exposition : Valentine Boé





