Romeo Castellucci est de retour au Domaine d’O à Montpellier, pour sa nouvelle création. Le metteur en scène et plasticien italien très apprécié pour la puissance visuelle de ses pièces propose une relecture partielle et inattendue du mythe de Faust d’après Goethe. Le public est face à une chambre noire, rythmée aux sons et bruitages du compositeur Scott Gibbons.



(c) Alex Majoli
Limites de la technique
Romeo Castellucci inscrit ses pas dans la critique de l’Évangile selon saint Jean prononcée par Faust dans le monologue initial : « Au commencement était l’action », et non le Verbe. Cette position traduit l’idée toujours actuelle que le langage est cassé, avec une impuissance de la langue, du savoir livresque sur la vie réelle.
Si des onomatopées, des mots ou noms sont égrenés, aucun dialogue ne lie les comédiens. Les spectateurs puisent dans l’imaginaire pour redécouvrir une œuvre très dense.
Les tableaux scéniques embrumés sous fond gris, puis blanchâtre sont délimités par un quatrième mur ou rideau-bâche qui s’ouvre, se referme. Dans cette chambre-laboratoire traversée de câbles suspendus, et aux néons qui grésillent, Castellucci interroge les limites de la technique. Le docteur Faust sous les traits de Gérard Bayle est frappé par le péché de connaissance. Ce vieillard désespéré se lève du lit et marche avec lenteur et de façon saccadée. Il tient un livre, le rapproche, mais il ne trouve pas toutes les réponses, et subit les rires moqueurs de Méphistophélès (Lorenzo Coletta). Tenté par le suicide, il finit par conclure un pacte avec le Mal : la jeunesse et le savoir contre son âme. Méphisto lui remet deux bras, et danse à ses côtés.
La dramaturgie révèle des visions sombres et s’appuie sur les indications sonores : des bruits de bottes et des phrases lointaines en italien évoquent le fascisme, certains mots se perdent dans des malformations vocales. À la scène du poison, le corps se noircit. L’on entend les cloches, des chants divins, et des sonneries stridentes. Les interprètes sont habités par la souffrance, le sacré et la folie.
Dysfonctionnement du langage
L’absence de langage contribue à la perte de repères. La technique relayée par un robot qui applaudit certaines séquences amplifie le sentiment d’absurdité. La scène difficile, pleine de cruauté, advient avec le personnage de Marguerite. Stefania Horodeyska en grande robe blanche danse, avant la désarticulation de ses mouvements. C’est le rôle le plus touchant, très bien interprété notamment par la gestuelle, la posture. Pétrifiée de douleur à l’image d’une imposante sculpture sans tête qui occupe le plateau, Marguerite subit la torture, par écran interposé où Faust jeune (Lorenzo Coletta) est fouetté, battu par les Sorcières tout de noir vêtues. Dans cette scène longue et pénible, les cris n’en finissent plus. À un autre moment, les Sorcières aux coiffes de plumes utilisent des schofars ou trompettes de l’Apocalypse. Telles des nuées d’oiseaux, elles/ils surviennent à plusieurs reprises sur le plateau, se cachent derrière des tentures, épient.
Marguerite essaie de s’exprimer, mais le langage est empêché par une série de cercles/disques provenant de sa bouche. Elle meurt ensanglantée, et couverte de cendres. Dans une mise en abîme, Faust aux côtés d’un automate assiste à toutes ses souffrances.
Castellucci montre en miroir de notre société le dysfonctionnement du langage « compris comme Technique et non comme moyen d’expression humaine ». Le sous-titre de la pièce « Fait, non dit » renvoie à une dimension inconsciente de la crise du langage et des fondations de l’humanité, confiées aux machines. Adepte de l’Art total, il montre des symptômes, pas des raisonnements ni une sentence. Pour le spectateur, c’est une expérience sensorielle troublante.
À la veille de cette première mondiale, Romeo Castellucci et sa troupe étaient toujours aux répétitions. Cette création reste en phase d’ajustements avant que la pièce soit à l’affiche pendant quatre semaines à l’Odéon à Paris, dans le cadre du Festival d’Automne.
Faust, Fait non dit par Romeo Castellucci Cité Européenne du Théâtre, Domaine d’O Montpellier Conception et mise en scène Romeo Castellucci Musique originale Scott Gibbons Avec : Gérard Bayle, Stefania Horodeyska, Lorenzo Coletta Et avec : Salvatore Montalto, Baptiste Moreau, Arthur Combelles, Pauline Masson, Juliette Malala Tardif, Lluis Ayet Pigarnau, Anouk Salters et le chien Oxan Hommage à Ryszard Cieślak Dramaturge Piersandra Di Matteo Assistant à la mise en scène Silvano Voltolina Direction technique Eugenio Resta Technicien de plateau Andrei Benchea, Stefano Valandro Technicien lumière Andrea Sanson Technicien son Claudio Tortorici Costumière Chiara Venturini Durée 1h30 9 et 10 octobre 2026 au Domaine d’O, Montpellier Prochainement : Odéon Théâtre de l’Europe, Paris Du 30 octobre au 27 novembre 2026