Basée sur de nombreuses recherches de Luce Lebart, directrice artistique du Pavillon Populaire, Premières fois, premières photos, est une traversée sur deux siècles de l’histoire de la photo, des brevets aux images fondatrices ou méconnues. Dans le tourbillon de la petite et grande histoire, le médium fascine et révolutionne les sciences, les arts, la société.

Hommage à Anna Atkins
Le fil conducteur de Premières fois, premières photos est un clin d’œil au débat initié par Aristote sur l’origine première de l’œuf ou de la poule. La réponse se situe dans un continuum, les multiples découvertes sont reliées et s’enrichissent d’erreurs, d’essais. Luce Lebart, commissaire d’exposition, montre l’ingéniosité de dispositifs dans un parcours foisonnant : « Il n’y a pas eu une invention, mais des milliers d’inventions et la photo est le fruit d’une longue évolution, un petit peu comme l’œuf et la poule — ce questionnement philosophique un peu bizarre. La photo, c’est énormément de tâtonnements, d’expériences, de ratages, et puis des choses sublimes, des réussites, de gros succès. »

En introduction du parcours, la série de flocons de neige de Wilson Alwyn Bentley (1865-1931) a été réalisée par la combinaison d’un appareil photo à un microscope. Ce météorologiste américain avait dix-neuf ans en 1885, quand il a commencé à photographier les cristaux de glace sur du velours noir. Chaque pièce est unique, son intérêt devient obsessionnel avec plus de cinq mille photographies sur ce sujet. Toujours en prélude, les secrets d’inventions sont présentés dans des enveloppes aux plis cachetés. Les documents n’étaient ouverts uniquement pour une revendication de l’antériorité d’une découverte.
Le premier chapitre s’ouvre sur un hommage à Anna Atkins (1799-1871), une femme photographe longtemps effacée du récit. Ses initiales ont souvent été confondues avec Anonymous Amateur. « Je trouvais important, précise Luce Lebart, que cette exposition d’histoire de la photographie avec un angle ludique et assez érudit sur les premières photos, commence par Anna Atkins. Son père l’a initiée à la photo très tôt. Il lui a offert son premier appareil en 1842. »
Dès 1843, Anna Atkins utilise la cyanotypie. Passionnée de botanique, elle crée un fabuleux herbier d’algues marines et conçoit le premier livre de photogrammes — des tirages photographiques. Ce sont quelques-unes de ses images poétiques qui constituent les premières pages du catalogue d’exposition.
La section sur l’étude des marques révèle l’évolution des tendances, un lexique proche des formules de la réclame. « Au départ, on est sur des mots très chimiques, du latin comme pour le papier au ferro-prussiate. Après, il y a beaucoup de mots en lien avec le soleil, le merveilleux, l’étonnement. Et ensuite, c’est la rapidité avec l’arrivée des procédés instantanés dans les années 1880 », explique Luce Lebart.

« Il n’y a pas de première photo »
Le parcours se poursuit avec les brevets des archives de l’Institut national de la propriété industrielle (INPI). Depuis 1839, année de l’achat du daguerréotype par l’État français qui l’a mis à la disposition du monde, et jusqu’en 1901, plus de quatre mille brevets sont déposés par des physiciens, des opticiens, des artisans… « Il y a beaucoup de dispositifs presque carcérales », dit avec humour Luce Lebart. Les principaux défis concernent la stabilisation de l’image, la capture du mouvement, la conquête de la couleur.
En 1868, Louis Arthur Ducos du Hauron (1837-1920) devient l’inventeur de la photographie en couleur. Dans la Grande Salle, est exposé un tirage moderne de Feuilles et pétales de fleurs d’après une photocollographie. C’est une œuvre très poétique.
Natif d’Agen et installé en Algérie, Louis Arthur Ducos du Hauron photographie la Casbah d’Alger entre 1884 et 1899 — première image en couleur connue de la Ville Blanche.
C’est l’effervescence, plus d’un siècle d’avancées techniques ! La photographie à la lumière électrique (1859) de Gaspard-Félix Tournachon dit Nadar (1820-1910) et son étonnant reportage dans les Catacombes à Paris en 1861-1862, des appareils espions sous forme de cravate (1890) ou de vanity (1925)…
La première image artistique est une fiction datant de 1840. Hippolyte Bayard (1801-1887) se met en scène en noyé. Il fait ainsi part de sa déception pour la non-reconnaissance de sa contribution à la naissance de la photographie. L’exposition Premières photos répare cette injustice. Dans une sorte de Cabinet de curiosités aux côtés de photos dites « préhistoriques », les photographies balbutiantes d’Hippolyte Bayard font sensation. Le critique Francis Wey (1812-1882) avait évoqué « l’idée de la sorcellerie ». L’espace est introduit par La Sainte-Famille (1826) de Nicéphore Niépce (1765-1833), et par le célèbre daguerréotype de Louis Daguerre (1787-1851) datant de 1837 qui apparaît en miroir métallique, la « photographie » s’étant effacée.
Dans une des dernières parties du parcours, de grands photographes témoignent de leurs premières photographies, celles qui ont fait sens et ont souvent déterminé leurs vocations d’artistes. Ces témoignages très touchants ont été recueillis en 1992, pour une exposition de la styliste et galeriste agnès b.
Marcel Bovis (1904-1997) revient sur ses débuts. En 1925, de retour dans l’appartement familial à Nice, il retrouve dans une armoire l’appareil de son père. Il ignore tout de la photo. D’une fenêtre, il réalise ses premières prises de vue et c’est un an plus tard, par curiosité pour le papier au ferro-prussiate, qu’il fait le tirage de l’une d’elles. Pour Edouard Boubat (1923-1999) dont La petite fille aux feuilles mortes illustre le propos, chaque photo est unique : « Il n’y a pas de première photo. Il n’y a que des photos neuves. La lumière est neuve aujourd’hui. »
Exposition Premières fois, premières photographies Pavillon populaire, Montpellier Commissaire : Luce Lebart Exposition labellisée Grand Arles Express/Rencontre d’Arles et Bicentenaire de la photographie Catalogue Premières fois, premières photos, Luce Lebart, Spector Books, 2026 Jusqu’au 1er novembre 2026