Christine Jean expose cette rentrée en solo à La Fabrique à Montreuil ( La Fabrique centre d’art, 9 rue Clotilde Gaillard, 93100 Montreuil, du 6 septembre au 10 octobre 2026 )
Elle participe à IMAGETEXTE8 une exposition collective à Topographie de l’art (15 rue de Thorigny, 75003 Paris, du 5 septembre au 7 novembre 2026 )
« Qu’est-ce qu’un motif en peinture ?
Un foyer de présence qui met le peintre en mouvement. »Henri Maldiney (Regard, parole, espace L’âge d’homme 1973. Art et existence)
La relation de la peinture ou de l’image avec l’écrit est le thème de IMAGETEXTE8 à Topographie de l’art. Comment cela se retrouve-t-il dans les œuvres exposées ?
Dans mes carnets, au lieu d’écrire de manière linéaire je fais souvent des schémas constitués de mots reliés par des lignes, des cartouches et je peins des mots à l’encre de Chine comme des taches de lavis. Roland Barthes parle de l’écriture comme expérience physique : « l’expérience d’une pression, d’une pulsation, d’un rythme : une production et non un produit, une jouissance, non une intelligibilité ». Depuis 2019 j’ai décidé de relire et redessiner tous mes carnets de notes où figurent schémas, dessins, citations, listes, mots épars, bribes de textes. Je redessine leurs pages en les agrandissant sur des papiers de grand format. Je trace, dessine, efface, et je redessine en une succession de couches qui s’apparente à la technique picturale. Des mots s’effacent, certains subsistent, deviennent traces illisibles, matière temporelle. Douze dessins du projet au long cours « Re)lire Re)dessiner Re)lier » sont montrés dans l’exposition IMAGETEXTE8.
Participer à une exposition collective ou à une exposition personnelle : quels enjeux ?
La pratique de l’art est une relation au monde intense qui vous tient debout. Une exposition collective comme à Topographie de l’Art est stimulante par les propositions diverses, les échanges avec d’autres artistes et montre un fragment d’une recherche… L’exposition personnelle me donne la possibilité de déployer un univers, d’imaginer un cheminement pour mettre en résonance les œuvres. Mon projet de recherche au long cours associe des éléments disparates dans un même cheminement. Disparates par les formes, les couleurs, les matières, les formats, ce que j’appelle Fragments d’une constellation : générer des liens inattendus entre moments différents, un dialogue entre les œuvres quelle que soit l’année de leur accomplissement. L’ordre chronologique n’est pas nécessaire car je considère qu’il n’y a pas évolution mais transformation continuelle du rapport de l’artiste à l’œuvre. Peindre est pour moi un mode actif et dynamique de pensée qui associe le passé, le présent et le futur, les sensations et l’intuition, le travail de la main et du corps. Je souhaiterais ponctuer ce temps long, cette trame du temps, d’expositions sous diverses formes à inventer.
Dans ton travail, la différence des formats pose la question de l’espace pictural. Peindre sur de très grands formats et faire de petits tableaux sont deux exercices qui peuvent sembler différents… en quoi cela diffère ?
Depuis longtemps j’ai ressenti la nécessité d’un dialogue entre vision proche et vision lointaine, entre différentes approches, différentes sensations d’un corps en mouvement. C’est en prenant un caillou dans la main, en observant des événements minimes ou les mouvements du ciel ou de l’océan que l’on comprend les différences d’échelle… Les dimensions se complètent. Ces passages du macrocosme au microcosme créent un dialogue stimulant qui dynamise ma pratique.
Concentration dans un petit format qui aspire à un vaste espace, à l’intensité et à la tension ; concentration et expansion des gestes sur les grands formats (200 x 260 cm ou 195 x 295 cm). Parfois, sur toile libre au sol, je travaille en surplomb, comme en plongée, devant, dedans, ou dessus. Les gestes ne consistent pas seulement à poser de la couleur mais plutôt à créer un maillage serré de différentes qualités de couleurs, de matières opaques ou transparentes, d’épaisseur ou de finesse, de contrastes, de taches, de traces, de lignes. Avec les strates accumulées sur la toile, c’est du temps qui se révèle. Tout se déroule dans un flux, tout s’articule. Peindre serait un mode de pensée dynamique relié à une mémoire multiple. Des années de pratique, d’expérimentation me permettent dans les meilleurs jours une spontanéité, une fraîcheur de l’instant ou parfois une pleine acceptation du ratage ! Dans les petits tableaux de 18 x 14 cm comme dans les grands formats, c’est l’inconnu. Comme dit Matisse, « une tache et le reste suit ».
Une tache est un devenir, une trace est du passé affleurant le présent.
Mes grands formats sont toujours à la mesure du corps. Je ne veux pas aller dans une démesure toute masculine, un désir de puissance, mais rester au plus près de ce que mon corps peut accomplir. À la fin des années 80, j’ai fortement ressenti dans le monde de l’art un mépris pour l’émotion, la sensibilité, la vie « ordinaire ». Dès l’enfance j’ai compris que la femme avait moins d’importance que l’homme, moins de marge de manœuvre, j’ai refusé d’obéir. Je suivrai Louise Michel : « Ni dominer, ni être dominée ».
Les petits tableaux sont-ils conçus chacun de manière différente ? Ne peut-on pas les envisager comme des séries ?
Dès qu’on est dans la sensation, la peinture se développe en série comme chez Cézanne avec la Sainte-Victoire ou chez Claude Monet avec les variations de la lumière. Ces œuvres en série relèvent d’une esthétique de l’éphémère : flux continu, lumière changeante, visions mouvantes.
Dernièrement j’ai réalisé IN a LANDSCAPE, une série nommée d’après l’œuvre musicale de John Cage écrite pour la chorégraphe Louise Lippold en 1948, une œuvre contemplative reliée aux Gymnopédies de Érik Satie.
La série n’est pas pour moi la répétition d’un même motif mais avec le choix d’un même format, la possibilité d’inventions d’espaces différents, de variations de ces espaces colorés liés à une mémoire vécue des paysages. Cette série est constituée d’espaces colorés, des huiles sur bois parcourues de lignes gravées dans la matière picturale, comme une grille végétale, les lignes d’une énergie présente et invisible.
Ma perception d’une forme me renvoie souvent par analogie à une autre forme, par exemple la vision de la cime des banians dans le jardin de la pagode de l’Empereur de Jade à Saigon et celle de l’image des filaments célestes de la matière de notre univers.



Huile sur bois, 23 x 34,5 cm

Huile sur bois, 23 x 34,5 cm

La série 14/18 commencée en 2015 évolue au fil du temps. Le format vertical traditionnellement utilisé pour le portrait en pied reste le même (18 x 14 cm). Les espaces étaient au début une interprétation des paysages des champs de bataille de la Somme. Ces paysages portent leds traces d’une mémoire… L’histoire a transformé ces territoires, ils traversent les strates de ma peinture.

Huile sur bois, 18 x 14 cm
Quelle serait ta principale influence ?
Dans L’art comme expérience, John Dewey met en avant l’expérience vécue dans la vie quotidienne, ce que je rapproche dans ma propre expérience de mon intérêt pour l’Extrême-Orient, avec cette attention au quotidien, la vision taoïste d’un monde en harmonie entre différents éléments et les notions de flux et de Wu Wei qu’on traduit par non-agir en Occident mais ce serait plutôt : agir à la fois sans contrôle et activement, avoir une attitude de réceptivité, de disponibilité extrême.
Mon attirance pour l’Asie est une alternative à la vision perspectiviste occidentale centrée et dominante, la possibilité de changer de points de vue, la possibilité d’une pensée fluide et d’une esthétique liée à la vie de tous les jours.
Autre influence pour moi bien formulée par W. G. Sebald qui, né en 1944, parle de la guerre qu’il n’a pas connue comme d’une catastrophe qui a laissé des traces dans sa mémoire1. Née au Havre, ville encore en reconstruction douze ans après la guerre, je suis sensible à la part de mémoire dont les gens, les villes, les territoires sont porteurs.
Pourquoi reprendre des tableaux ? Comment définir ce processus ?
Reprendre des tableaux inachevés, c’est comme être devant un mur que l’on contemple et que l’on finit par traverser. Les traces donnent l’impulsion, l’envie irrépressible de le transformer – de le recouvrir par endroits ou totalement, à la recherche d’une nouvelle intensité. C’est une mémoire qui disparaît mais qui a une incidence sur le recouvrement.
On y retrouve l’idée d’un palimpseste, ce parchemin manuscrit dont on a effacé la première écriture pour laisser place à un nouveau texte. Le tableau avec ces strates superposées, ces altérations devient un trajet temporel. Mes grands dessins réalisés d’après les carnets sont aussi des palimpsestes reprenant les successions des pages redessinées sur la même feuille, effacées, et de nouveau dessinées. Dans ces dessins, on retrouve un même trajet temporel avec ces superpositions de fusain, de traces qui imprègnent le papier.

Série palimpseste
Huile sur toile, 260 x 200 cm
- De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, Actes sud, 2004. ↩︎