
Bienheureux les fêlés,
car ils laissent passer la lumière
Françoise Lambert
ISBN 978-2-36980-221-1
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« Regarde de tous tes yeux, regarde. » (exergue de Georges Perec pour La vie mode d’emploi à partir de Michel Strogoff de Jules Verne)
À regarder les images de Françoise Lambert, on songera à Jacques Tati et à son personnage, l’étonnant Monsieur Hulot. On pourra évoquer également Chaplin pour le comique des situations ou encore Buster Keaton pour les attitudes absurdes, désinvoltes que prend Monsieur H.
Mais envisager ou dessiner de telles références cinématographiques, c’est, je crois, s’égarer en s’éloignant de ce que l’on a sous yeux, c’est-à-dire des photographies, de ce qui s’oppose par sa nature au cinéma.
Rappel : On appelait, au 19e siècle, « Le Photographe », la personne qui, lors d’une exécution capitale, tenait et retenait la tête du condamné afin qu’il ne bouge pas et que le cou vienne justement se placer dans la lunette de la guillotine. Opération délicate, dangereuse, paraît-il, je l’imagine aisément, mais opération nécessaire toutefois pour que tout réussisse pleinement.
Si je poursuis l’analogie avec la photographie (et cette histoire de guillotine me pousse à le faire), je dirai que ce « photographe », cet aide du bourreau, cet assistant, cet opérateur devait savoir cadrer et bien cadrer pour retenir la tête dans l’étroit espace qui lui était imparti. Il devait savoir bien disposer la tête dans ce dispositif pour que tout fonctionne au mieux et que tout soit parfait.
Je l’imagine en train de dire : « Ne bougez plus ! » (tout le contraire donc du cinéma où l’on demande aux acteurs d’être en mouvement et de gesticuler devant la caméra)
Et puis j’imagine le public de s’exclamer après le clic-clac que fait la lame de la veuve : « voilà une belle exécution que nous avons eue, voilà une belle exécution que nous avons vue ».
Mais quand, dans une exposition de photographies, un spectateur quelconque s’exclame : « voilà une belle photographie que je vois-là », que dit-il au juste ?
Par delà l’émotion qu’il peut éprouver, par delà les souvenirs que cette photographie lui rappelle, il parle de ce qu’il voit ou de ce qu’il a vu, c’est-à-dire de ces formes, ici de ces masses de couleurs parfaitement agencées, parfaitement ordonnées, rangées dans un cadre qui les comprend de manière subtile et harmonieuse et que la photographe a su si bien contenir dans une seule vue.
De là, c’est-à-dire, en s’appuyant sur le cadre comme sur le rebord d’une fenêtre, il pourra imaginer des récits, l’histoire de Monsieur H, ce qu’il fait dans l’image, à ce moment-là.
Et pour se faire il décrira l’image.
Il décomposera dans l’image ce que la photographe, Françoise Lambert, a rigoureusement composé pour faire image. À travers son cadrage, elle aura proposé une scène pleine, entière, bordée par les limites mêmes du cadre, « un vrai tout » comme on le suggérait au 18e siècle pour peindre un tableau. Selon l’expression de Gilles Deleuze après Paul Klee, le spectateur quant à lui ne peut que « brouter », çà et là, dans ce « vrai tout », dans la stricte représentation que propose l’artiste, soit ici une scène, dans un décor sobre avec un seul acteur dans le rôle de Monsieur H. :
– par exemple, cet homme examinant un pan de mur décrépi laissant apparaître un morceau de porte en bois, plus précisément, l’homme au chapeau noir lit, avec attention semble-t-il, à gauche du mur les noms effacés des occupants de l’immeuble sur ce qu’il reste d’une boîte aux lettres.
– ou encore, le même homme contemplant un rectangle d’herbes jaunies comme s’il s’agissait de l’ombre d’une fenêtre végétale (avec ses croisillons plus foncés) se projetant sur un talus herbeux au bord d’une route.
– sur une autre photographie, ce personnage, dandy dans son apparence, regardera pour elles-mêmes quelques feuilles mortes.
– Il constatera ailleurs, dans un autre scénario imaginé par la photographe, les bris de verre d’un panneau urbain vandalisé à moitié qui montre le plan d’une ville.
Et ainsi de suite.
Ce spectateur deviendra regardeur, en se racontant des histoires qui ne déborderont jamais du cadre qui les contient, celui-là même qu’a fixé l’artiste, « la photographe » qui maintient la représentation dans une rigidité absolue, comme notre homme du 19e siècle, « le photographe » qui immobilisait la tête de la victime.
Si l’artiste-photographe a dû raconte une histoire pour faire l’image, il en est de même pour le spectateur qui, s’il est attentif, prend en compte l’histoire qu’il reçoit, se la récite ou en invente une autre, mais toujours dans le cadre qui lui est imparti. Voilà pourquoi celui-ci est si important.
Voilà pourquoi la construction de l’image est bien sûr la base de tout art photographique. On ne peut l’envisager autrement.
Chaque photographie de Françoise Lambert est un moment qui laisse une place à notre imagination.
Ses photographies sont plus à s’approprier qu’à comprendre.
Qui est Godot que l’on attend ? Je ne le sais toujours pas.
Qui est Monsieur H. ? Je ne sais pas mais est-il nécessaire de connaître son identité, son statut social ? Il est Monsieur H. tout simplement.
– Est-il proche de Jacques Tati ?
– Pourquoi pas !
– Proche du personnage inventé par Magritte, l’homme au chapeau melon ?
– Sûrement. Aussi énigmatique que lui. Tel est le mystère du visible. Nul besoin de le percer. En revanche, ce qui est plus intéressant à connaître, c’est ce qu’il voit, ce qu’il remarque, ce qu’il pointe, ce que Françoise Lambert nous donne à voir :
Sur un socle en béton de chantier, Monsieur H. regarde un mur en parpaings partiellement noirci. Il porte des vêtements sombres et un chapeau melon. À gauche de l’image, on distingue un échafaudage et, en arrière-plan, la façade d’un immeuble plus ancien. Monsieur H. ne fait rien, il regarde. Il est témoin. Face à lui, cette surface noircie ressemble moins à une simple tache qu’à une empreinte, comme si quelque chose avait eu lieu, un feu, un événement, une disparition, mais il ne se passe rien. Que s’est-il passé ? On ne sait pas et on ne le saura pas.
Tout est donc possible. C’est l’imagination au pouvoir. C’est le travail de Françoise Lambert.
Tout est probable dès lors que l’on s’en tient à ce que l’on voit, à tous les signes qui peuplent chaque photographie : le reflet dans la vitrine d’un marchand de journaux, le reflet de Monsieur H., des ombres sur un mur de briques, l’ombre de Monsieur H. sur un mur bleu pâle, un cylindre en trompe-l’œil scruté par Monsieur H. avec humour, avec inquiétude peut-être, par curiosité sûrement. Car Monsieur H. est tout cela, un être sympathique, drôle, préoccupé, soucieux, attentif aux choses du monde les plus ténues, les plus insignifiantes, celles auxquelles on ne prête guère attention d’ordinaire alors que lui, Monsieur H. les remarque tout comme Françoise Lambert, sa metteuse en scène, qui les a inventés, visités, cadrés et enregistrés.
Nous, spectateurs, observons, constatons, notons, racontons alors les moindres gestes de Monsieur H., ces moments que l’on néglige trop souvent et qui font partie de notre monde dès lors qu’on veut bien les percevoir et les recevoir à travers les mailles, les trous et les fêlures du réel.



