Les éditions du Canoë publient Rozebud. Autoscopie des images, de la photographe et vidéaste Isabelle Rozenbaum. Il comporte les 99 commentaires réflexifs sur les variations visuelles organisées en deux grands mouvements, entre mémoire familiale et geste artistique.

En étant plus attentif à l’orthographe du titre, on se souvient que dans le film d’Orson Welles Citizen Kane, le mot anglais final s’écrivait Rosebud, bouton de rose. En ouverture de l’essai, cette citation nous rappelle : « Je suppose que Rosebud est juste une pièce dans un puzzle, une pièce manquante ». En substituant le z au s, Isabelle Rozenbaum s’identifie à travers la 3e lettre de son patronyme pour faciliter son approche psychogénéalogique de l’album et de sa propre démarche créative. Dans cette logique, l’artiste utilise une narration à la 2e personne du singulier, dans sa postface, Malek Abbou signale l’utilisation de ce même procédé chez Un homme qui dort de Georges Perec.
Pour différencier les deux corpus d’images, celles de l’album, purs documents, sont reproduites en noir et blanc en pages de gauche et suscitent la venue du texte en face. Les images de création, majoritairement en couleurs, quant à elles, figurent en bonne page à droite, les textes fonctionnant en autoscopie doivent être lus avant qu’on ne les considère. Un autre régime textuel se met en place : pour conserver une distance critique, ils sont rédigés à la 3e personne et la narratrice s’y désigne comme l’Artiste, tandis que le caractère hypothétique de ces approches critiques est marqué par l’usage du conditionnel.
Le premier document est une enveloppe sans mention écrite, suivie d’un carnet de notes avec des citations du Roland Barthes par Roland Barthes qui débloque la possibilité d’écriture sur soi et sur sa pratique. Le second mouvement de cette partie s’ouvre sur une autre enveloppe vierge avec un timbre reprenant la photo des lettres rozebud. Chaque ensemble document/texte entre ces deux missives fonctionne comme autant de dialogues intimes de soi à soi pour une approche biographique sans concession.

On découvre ainsi la famille dont les grands-parents parlaient le yiddish, le grand-père, Joseph, arrêté lors de la première rafle du Billet vert organisée par Pétain, envoyé à Pithiviers, puis à Auschwitz. Le père Abe, résistant au sein du groupe FTP-MOI, échappe aux arrestations du réseau Manouchian auquel il adhérait. L’artiste montre un brouillon griffonné d’un arbre généalogique et rend hommage à son grand-père qui a suscité sa vocation en lui offrant un Instamatic Kodak.
La question du double se pose tout au long du livre. À propos de ses autoportraits, elle témoigne : « l’Artiste serait fascinée par mon visage comme support de création, une façon originale selon ses humeurs de me dé-figurer ou de me fictionnaliser » et au sujet de la longue révélation d’un autre selfie au sténopé : « Je me dédoublerais de l’Artiste et ferais apparaitre cette image inconnue de nous qui me révèlerait à elle, et elle à moi. »

Le second portfolio manifeste l’attraction dans son œuvre de l’intime et de son univers onirique en réponse aux dystopies contemporaines. On y retrouve des illustrations significatives de ses grandes thématiques : Images manquantes, État de veille et Sleeping Works. En hommage à Georges Didi-Huberman, elle revendique le courage de tenter de créer des images survivantes, pari réussi.


Rozebud. Autoscopie des images
Isabelle Rozenbaum
Éditions du Canoë 2026
24 euros
ISBN 978-2-487-558-18-2