Georges Didi-Huberman, philosophe et historien de l’art stéphanois né en 1953, est connu pour ses essais centrés sur les sujets les plus divers, notamment sur la nature et les usages de l’image, mais aussi dans la redécouverte d’une œuvre importante comme celle d’Aby Warburg. Aperçues constitue une sorte de journal qui trace une manière d’autoportrait hypersensible où il réunit des textes plutôt courts esquissant « une phénoménologie, une poétique, une érotique du regard ». Relecture de ce texte paru en 2018 aux Éditions de Minuit.

L’auteur se revendique dans la postérité des Choses vues de Victor Hugo. Il regroupe ces textes en quatre parties suivant les occasions (où les temps passent vite), les blessures (où les temps frappent fort), les survivances (où les temps reviennent toujours) et les désirs (où les temps adviennent pour un futur entraperçu). Les références sont nombreuses à ses maîtres ou à ses pairs en philosophie depuis Platon jusqu’à des contemporains moins connus du grand public, comme Patrice Loraux, auteur du Tempo de la pensée. Walter Benjamin est évoqué à travers plusieurs notes dues à la relecture de Sur le concept d’histoire, Adorno à travers ses Minima Moralia. Roland Barthes côtoie aussi Aby Warburg, tandis que Merleau-Ponty fait l’objet d’une relecture de son essai Le visible et l’invisible.
Pour justifier l’intitulé du livre, l’un des premiers thèmes sur lesquels il revient est la question du voir. En quatrième de couverture, il décline ses aperçues « comme un recueil de circonstances, de visions en bribes, d’émotions inattendues, de pensées qui s’inventent devant des choses ou des êtres apparaissants, apparus, et très vite, disparaissants, disparus. » Il distingue par ailleurs : « Voir serait utiliser nos yeux pour savoir quelque chose du réel, Regarder serait impliquer notre voir dans l’économie du désir. Apercevoir serait saisir au vol, dans le réel, quelque chose qui a rencontré notre désir. » Une attitude radicale est nécessaire : « Radicaliser, c’est intensifier la pensée pour aiguiser notre regard sur les choses. »
Le second thème dans la logique de plusieurs de ses essais est l’image. C’est l’occasion d’un des plus longs textes, une lettre à Jacques Rancière en réponse à son livre Le destin des images, ainsi qu’à son texte sur l’exposition Soulèvements. Il l’intitule « Image, langage, l’autre dialectique ». Pour justifier sa méthode, il fait appel à l’évocation de nombreux photographes, des historiques comme Lewis Hine, Boiffard, Brassaï, mais aussi des contemporains, comme le couple libanais Hadjithomas et Joreige et, au féminin, Marie Richeux et Joëlle Hauzeur. Il décrit sa propre pratique : « Voir une image. Il y va de mon corps entier, mon corps en face du corps de l’image. Ce qui compte, c’est la danse elle-même de mes regards et de mes phrases avec l’image. C’est une question de rythme. » Le rythme peut être aussi celui des films, et il étudie de nombreux cinéastes, l’Allemand Alexander Kluge, le Brésilien Glauber Rocha, mais aussi le plasticien chinois Wang Bing.
Prolongeant cette logique, le troisième thème est l’écriture sur l’art. Pour illustrer ses propos, les peintres sont nombreux, à commencer par Léonard de Vinci, Holbein et son Christ au tombeau, Botticelli, et en remontant la chronologie Goya, Seurat, Hantaï et notre contemporain Gerhard Richter à propos de Oncle Rudi, seul membre nazi de sa famille. Il commente plusieurs de ses visites à des musées, comme le Metropolitan Museum et un certain nombre d’institutions italiennes découvertes lors de sa résidence à la Villa Médicis.
Il détermine les préliminaires nécessaires : « Pas d’écriture de l’histoire de l’art sans ces deux opérations que sont le cadrage et le montage. » Le choix des sujets d’application est essentiel : « Pour écrire une histoire de l’art renouvelée, reproblématisée, il faut déplacer son regard depuis les « grandes figures » vers les… figurants. Je veux dire les « petits peuples » de l’image. »
Autre thème longuement abordé dans ses livres, Georges Didi-Huberman revient sur différents aspects de la Shoah, dont le film de Lanzmann, mais aussi sur des publications moins médiatisées, comme les Archives clandestines du ghetto de Varsovie, le livre d’Arturo Benvenuti Dessins de prisonniers de camps de concentration. Il évoque encore La musique à Terezin ou les dessins d’Helga Weissova. Il commente la révélation du nom du photographe des quatre clichés d’Auschwitz qu’il avait déjà longuement étudié, Alberto Errera, dit Alex. Il théorise également à partir du livre de Bertolt Brecht ABC de la guerre. La seule alternative peut s’affirmer ainsi : « Tout acte de barbarie documente l’état de nos cultures, toute œuvre de culture documente l’état de nos barbaries. »
Le dernier thème concerne le corps et le désir. Ils se manifestent d’abord grâce au souvenir : « Ce qui est souvenu sous-vient, vient du dessous pour mieux survenir, parvenir jusqu’à nous. » Ils nourrissent une exigence vitale : « On découvre alors qu’il n’y a pas de pensée qui vaille sans une certaine dramaturgie de l’exagération. » Le lien à d’autres thèmes précédemment étudiés s’y révèle clairement dans cette belle formule : « Les yeux vieillissent moins que le reste du corps, peut-être parce qu’ils gardent dans leur transparence même les abîmes de désirs jamais passés. »
En conclusion, comme dans ses essais plus ciblés, Georges Didi-Huberman révèle son immense culture, et sa capacité à penser ses propres méthodes d’approche et d’écriture des réels : « C’est en écrivant que notre regard se déplie, se délie, devient sensible à nous-mêmes, pensable et lisible aux autres. » Il manifeste encore une fois la radicalité de ses démarches : « Une pensée radicale, en tout cas, devrait être une pensée des réseaux qui font ici bifurquer et qui là recréent les mises en contact. »
Aperçues
Édition de Minuit 2018
ISBN 978-2-7073-4334-5
27 euros