Pour le bicentenaire de la photographie les Photaumnales, organisées par Diaphane et actives dans tous les Hauts de France, proposent pour leur 23e édition 15 retours historiques sur des Histoires de photographe. Cette partie historique est assumée avec le concours de la Médiathèque du patrimoine et de la photographie. La majeure partie du programme est consacrée à un panorama de recherches La photographie et après ? dont la direction artistique est assurée par le duo Fred Boucher et Emmanuelle Halkin, active aussi dans la direction féminine de Circulations. Une initiative de cette envergure avec près de 50 exposants est d’autant plus remarquable que c’est la seule prévue sur le territoire national, la seconde a lieu au Hangar à Bruxelles avec le concours du CNAP. L’ambition de cette dernière se revendique dans son titre Reinventing Photography alors que la modestie de l’intitulé des Photaumnales ne prétend défendre que des démarches individuelles.
Se poser la question de la post-photographie aujourd’hui ne peut s’envisager sans recours aux usages de l’IA. Deux portfolios sont représentatifs de cette tendance. On avait découvert à Arles il y a quelques années les New Farmer de Bruce Eesly, on retrouve ici avec plaisir leur humour portant sur l’économie liée aux nouvelles formes d’agriculture, avec des photos fabriquées sur le mode des années 1960. Le couple le plus créatif dans ce domaine est sans conteste Brodbeck&de Barbuat qui invente Une Histoire parallèle. Ils ont soumis à l’Intelligence Artificielle de Midjourney la description sous forme de prompt de plus de deux cents œuvres de l’histoire du médium. La légende reprend l’intitulé original et sa référence historique. Cette série fonctionne grâce à la connaissance de ces tirages dans la mémoire collective et nous interroge sur les présupposés technologiques de constitution des images.
La sélection des artistes présents possède un caractère international très marqué. Plusieurs d’entre eux ont des origines fort diverses héritées de cultures semblant très éloignées. Ils vont mener dans leur production une quête biographique pour démêler la complexité de leurs racines. Henrique Fujikawa se situe entre son héritage japonais et ses influences brésiliennes. Il ouvre son approche à l’émigration japonaise. Cristóbal Ascencio utilise toutes sortes de technologies pour relire les archives familiales et accepter l’héritage paternel du père jardinier. Marisol Mendez bolivienne mène une étude personnelle et idéologique sur le patriarcat simplement intitulée Padre . Se fondant sur un ensemble de lettres du grand-père à son père et à son oncle elle en illustre avec humour le machisme. Elle montre aussi de nouvelles formes de masculinité en devenir.

Le principal reproche à la photographie est la froideur uniforme de sa surface courante. Les stratégies pour redonner corps à la surface sont diverses, depuis des variations optiques que Stéphane Couturier applique à sa Dynamique combinatoire répercutant des principes hérités de l’architecture jusqu’à la mise en volume des images sur des surfaces sensibles à la présence humaine que réalise Shinji Nagabe.
Tout aussi intéressée par la 3e dimension Arina Essipowitch produit son œuvre comme un mobile à déployer et à performer qui peut aussi exister au sol obligeant le regardeur à une lecture corporelle dans et autour de l’œuvre.
La solution peut être apportée par la chimie d’une pellicule usagée, elle va dresser entre l’image et nous un voile qui suscite une profondeur simulée. Clara Chichin et Laura Lafon le pratiquent avec bonheur créant un flottement de la représentation qu’elles mettent au service d’une mémoire intime.

Certains artistes et pas seulement des femmes opèrent une confusion sensible entre le pixel et le point de couture ou de broderie. Diane Meyer agit ainsi sur des tirages où elle marque la subsistance des traces restantes du Mur de Berlin par des broderies partielles qui entrent en relation fusionnelle avec les couleurs ou en dénoncent l’opposition à la nature des lieux comme ces anciens bureaux de la Stasi. Plus complexe chez Cristobal Ascencio la pratique se décompose en manipulations numériques des images refondées en Palimpseste aboutit à une surface finale unifiée tissant la surface avec des machines à tricoter Jacquard.

Soucieux d’un rendu moins unifié, faisant moins tapisserie numérique Nicolas Lebeau mène des stratégies de déviance et de sabotage du medium qu’il pousse dans ses limites techniques. Mêlant ses propres images à des captations de conflits, il produit des œuvres hétérogènes d’une grande puissance visuelle.
Dans une pratique repensée de la photographie négociée l’anglais, pour sa série Restricted Images Patrick Waterhouse fait produire à des membres de tribus aborigènes des séries qu’il leur restitue afin qu’il les customise avec les éléments décoratifs de leur culture native.
Les trois séries les plus fortes sont aussi les plus radicalement engagées. La Belarus Masha Sviatahor renouvelle la tradition du collage politique héritée des avant-gardes. Everybody Dance! se fonde sur des archives de propagande soviétique qu’elle remonte dans une perspective contre-idéologique d’une grande puissance critique, non dénuée d’humour. Nous avions découvert à Arles avec effarement la série d’Agnès Geoffray et Vanessa Desclaux elles obliquent, elles obstinent, elles tempêtent à propos des « écoles de préservation » pour jeunes filles considérées comme déviantes. Représentée ici, elle prend une forme plus radicale encore, sur les lieux mêmes à Clermont de l’Oise d’un de ces établissements devenus l’espace d’exposition Séraphine Louis. Les aberrantes archives des contraintes quotidiennes sous plastique de couleur sont opposées aux images noir et blanc performant les réactions de liberté des jeunes filles. Sur l’esplanade du Donjon, un chantier de fouilles a révélé des vestiges du lieu que le plasticien Lucas Mancione a réuni dans une sculpture-monument en métal dialoguant avec l’œuvre du duo féminin photographe et critique d’art.



L’œuvre la plus impressionnante, présentée au Quadrilatère de Beauvais, lieu admirablement rénové, est l’immense frise de Marta Bogdanska. Simplement titrée Animae cette installation est la poursuite en fiction murale de sa bible documentaire Shifters sur le rôle des animaux lors des conflits humains dans l’Histoire. Dans une double lecture en tableau, alliant le vertical et l’horizontal elle scénarise la violence faite aux animaux lors des guerres. Ce qui ne relevait que d’une pratique documentaire traditionnelle devient ici une très puissante fiction documentaire qui nous oblige à prendre conscience de ces victimes collatérales des méfaits humains.

jusqu’au 29 novembre 2026