Les images perturbantes d’un homme tranquille

par

dans

Marcel Bascoulard
21/05-27/09 2026
Musée de la Photographie de Charleroi (Mont-sur-Marchienne, Belgique) 

Situé dans un ancien couvent, le Musée de la Photographie de Charleroi fait cohabiter plusieurs expositions et un centre de documentation. Les petits clichés de Marcel Bascoulard (1913-1978) réunis grâce au galeriste Christophe Gaillard semblent surgir d’une époque révolue. Un important catalogue recense l’ensemble des portraits photographiques de cet artiste irrégulier et relate son existence tragique. 

 La pratique photographique de cet artiste local qui vécut à Bourges est déconcertante. Ses petits portraits photographiques, presque tous en noir et blanc, parfois brûlés, souvent abîmés, sont présentés selon un ordre chronologique – mais il en manque pour certaines périodes. On a eu la chance de les retrouver même si beaucoup furent détruits après son assassinat en 1978, un fait divers qui fit sensation. 

Tous témoignent d’une drôle d’addiction. Le succès de Marcel Bascoulard provient de l’émotion étrange (unheimlich) que procurent ses portraits photographiques d’autant plus touchants qu’ils restaient confidentiels, réalisés pour un usage intime. Ils forment la part maudite d’une œuvre de dessinateur et de peintre qui fut davantage appréciée de son vivant. Ses dessins classiques ou ses abstractions colorées intéressent moins de nos jours qu’un aspect incongru de sa vie : depuis 1942, ce « diplômé dans l’art de la dégoûtation vestimentaire » (formule dont il avait signé une lettre à une couturière) s’est photographié dans des robes à la tournure intemporelle. Il allait ainsi vêtu dans Bourges où la police l’a verbalisé plusieurs fois. 

Cet homme singulier, bohème, voire clochard, cultivait une apparence bizarre avec un mélange de naïveté et de provocation. Il faisait réaliser des « robes pour homme » – comme le précise la légende d’un ensemble de dessins de modèles de robes de son invention – qu’il portait, et il se photographiait ainsi vêtu avec un retardateur. La forme des robes lui dessine une silhouette nette, très ceinturée, avec un décolleté carré, souvent de longs colliers en sautoir, et il s’autorise de nombreuses variantes. 

Des photos souvenirs

La bonhommie placide de cet homme massif aux cheveux peignés en arrière revêtu de robes féminines ne trompait personne, et ce n’était pas son but : il faisait comme bon lui semble. « Si je me promène en tenue féminine, c’est que j’est me (sic) cette tenue plus esthétique. » (Procès-verbal du commissariat de police de Bourges, 1959). 

La plupart du temps, il tient à la main un morceau de miroir dans lequel il ne pouvait pas se voir en entier, rôle sans doute délégué à la photographie. La métamorphose qu’il désirait lui échappait forcément car on ne peut pas se voir : on ne se voit que comme un autre, ce que signifie en psychanalyse le stade du miroir qui permet d’accéder à une conscience de soi comme autre. Sans grands miroirs dans son pauvre logis ou sa cabane, seule la photographie a pu jouer ce rôle. 

Son goût pour la vêture féminine n’avait pas grand-chose à voir avec la mode même si à la fin de sa vie, dans les années 60-70, il a pu constater que les femmes se mettaient à porter des pantalons ou allaient court vêtues. Ses robes, la plupart du temps longues, se rattachent d’abord à un XIXe siècle fantasmé ; elles lui donnaient une allure engoncée de paysanne endimanchée. Parfois il se laissait cependant aller à une fantaisie débridée, comme pour une photographie avec photomontage où il se dédouble et porte un drôle de chapeau tubulaire d’allure dadaïste. Après 68, lorsque la mode arrive jusqu’en province, il ajoute une touche moderniste à ce qu’il désire porter, comme pour une robe en ciré noir qu’il a fait confectionner sur un modèle de son invention – il en paya la façon d’un de ses dessins de Bourges. Et ses robes raccourcissent jusqu’à montrer ses jambes et parfois ses genoux, comme le faisaient alors les filles. 

Sans être lui-même un couturier, il était styliste et dessinait de modèles : c’était un créateur qui faisait le mannequin pour présenter ses créations. La photographie n’était pas le but de son processus créatif, et elle ne faisait pas vraiment l’objet d’une composition artistique : ce n’était que le moyen de restituer ses créations, d’enregistrer sa fantaisie vestimentaire pour en garder trace. 

Un fabricant d’images

Toujours de face, content de lui et sérieux, il se montre tel qu’il est : on voit bien que c’est un homme qui ne cherchait pas à se travestir, que la question du genre n’était absolument pas son propos. Ce qui l’a animé reste cependant une énigme. Ce serait sans doute un goût du jeu, de la mise en scène de soi où la mise en abîme de l’identité éclate dans une mascarade paradoxalement révélatrice. Le trouble vient d’un jeu avec l’apparence, d’un imaginaire singulier qui lui ouvrait une liberté que la plupart des habitants qu’il côtoyait respectaient – surtout parce qu’on l’appréciait pour sa gentillesse et pour son talent de dessinateur : il était talentueux, capable de bien représenter des rues et des monuments de Bourges à l’encre de Chine. 

Son art résidait pourtant là où ne le savait pas cet excentrique qui jouait à être autre en se déguisant. Les pas de côté de ce marginal qui fut aimé de tous n’ont pas fini de nous interpeller. Et de même que ce « voyageur immobile » avait tracé sur des cartes géographiques les parcours de voyages qu’il n’a jamais faits, Marcel Bascoulard faisait honneur aux images et à l’imaginaire. 

Marcel Bascoulard
Pose 3 du 17 avril 68 pose 5 bobine, 1968
Daté à la main par l’artiste au dos de l’œuvre
Hand dated by the artist on the back
Tirage argentique d’époque
Vintage silver print
13 x 9 cm
5 1/8 x 3 1/2 inches
(MaB369)
Marcel Bascoulard
Pose 3, 3 avril 69, 3 avril 1969
Daté
Tirage argentique d’époque
Vintage silver print
13.4 x 8.8 cm
5 1/4 x 3 1/2 in
(MaB176)
Marcel Bascoulard
Pose 6, 17 juin 71, 17 juin 1971
Daté
Tirage argentique d’époque
Vintage silver print
13 x 9 cm
5 1/8 x 3 1/2 in
(MaB209)
Marcel Bascoulard
Pose 5, 19 juin 74 soir, 1974
Daté
Dated
Tirage argentique d’époque
Vintage silver print
12.7 x 9 cm
5 x 3 1/2 inches
(MaB336)
Marcel Bascoulard
Pose 4, 13 septembre 72, 1972
Hand dated by the artist on the back
Tirage argentique d’époque
Vintage silver print
13 x 9 cm
5 1/8 x 3 1/2 inches
(MaB366)