Objets-monde

Violaine Laveaux

Château de Villarceaux

Jusqu’au 1er novembre 2026 

Violaine Laveaux, à travers sa pratique de la céramique découvre une multitude de possibles et d’expériences colorées. Tout en finesse, en justesse, tels des points de liaisons semblables à des petites notes chromatiques somptueuses, ses œuvres s’inscrivent dans le château haut de Villarceaux. L’artiste a pris un certain plaisir à les réaliser en accord avec les teintes qu’elle a découvert au fil de sa visite. Suite à ses discussions avec Sybille Roquebert, directrice du domaine et à ses observations, elle s’est plongée dans l’histoire du domaine avec passion, avide de connaissances, curieuse et toujours en quête de nouvelles trouvailles, de références, de collections. L’histoire de l’art, de la botanique lui sont une incommensurable source d’imagination pour ces œuvres subtiles : une invitation à la rêverie.

La découverte de ce château est un véritable délice pour celles et ceux qui aiment l’histoire. Chaque mobilier, chaque tableau, s’offre au regard des plus curieux. Violaine Laveaux a dialogué avec le décor, le mobilier, l’histoire riche de ce domaine ainsi que la biodiversité. Ses promenades dans le parc l’ont aussi inspirée. Elle y a vu des lièvres, des renards, y a entendu des grenouilles… Une chance pour cette artiste habituée des lieux historiques, qui apprécie particulièrement y faire résonner ses œuvres. La présence de corps, par fragments, signes de présences qui suggèrent celles ou ceux qui auraient vécu des expériences ravissantes, se découvrent de salle en salle. Le corps est d’ailleurs pour l’artiste « son outil de mesure ». Des sculptures entre flore et animal, représentant des livres, des fruits suscitent des questionnements, nous ouvrent les portes de mondes, d’histoires, de possibles relations entre différents règnes du vivant.

Entrons d’abord dans la salle à manger. Ses fruits en porcelaine, ses coupes, ses assiettes, fruits, corail, composent une superbe installation, d’une grande élégance. Je songe à un moment passé, à une expérience en attente, comme s’il s’était produit un événement, le passage d’un lièvre. Celui-ci se serait-il égaré ? Violaine Laveaux remet en lumière l’histoire de cette table, ancêtre des premiers tréteaux, typique des grandes demeures. Les drapés de la table résonnent avec le plissement du drapé d’un tableau, celui qui pourrait représenter Madame de Maintenon. Continuons à suivre ses sculptures semblables à des animaux qui ont pris place dans les somptueuses salles du château…

Violaine Laveaux, en fée des lieux, a posé son regard sur les porcelaines chinoises bleu et blanc présentées dans les vitrines de la bibliothèque. Des oiseaux en grès émaillé bleu semblent y avoir élu domicile, comme s’ils osaient nous surprendre. D’autres, oiseaux serre-livres paraissent ici être les gardiens du château ou les protecteurs de ces livres, patrimoine qu’il convient de préserver. Songeons alors à la phrase de Céciron : « Si vous possédez une bibliothèque et un jardin, vous avez tout ce qu’il faut » et plongeons dans les ouvrages, trouvons des citations inspirantes, des images qui résonnent en nous, des pensées poétiques, lumineuses pour voyager, pour s’évader, prendre le temps d’écrire.

Dans le couloir, je m’émeus face à ses « ciseaux-fleurs », présentés tels des herbiers, vestiges du geste du jardinier ou de celui de la couturière. Pensons à celles et ceux qui passent du temps à entretenir le jardin. Songeons également aux botanistes et aux très beaux herbiers qui enchantent notre regard, ceux notamment de Jeanne Barret, première femme à avoir fait le tour du monde. Ils fascinent l’artiste qui associe le végétal et l’animal avec beaucoup de poésie, de recherche, de travail patient.

Continuons la découverte de ce château et apprécions les sculptures, celles-ci plus étranges aux tonalités sombres, grès noir. Elles font écho subtilement aux mobiliers cuir. Ici, l’artiste fait référence à l’univers de la chasse typique de l’aristocratie. Le marquis de Tillet s’adonnait à cette pratique. Tels des trophées, une tête de lièvre et un serre d’oiseau, posés sur le bureau paraissent être les témoins d’un moment. Peut-être veulent-ils nous interpeller ? Une coupe de fruits, également d’un grès noir, renvoie à la nature morte, au memento mori. Cette terre est également celle de l’humus, que nous pouvons ressentir après la pluie. Pensons alors à Bacchus, dieu du vin. Celle-ci semble être là comme une présence, témoins d’un possible passage à venir, d’une temporalité autre.

C’est ensuite la couleur rouge qui attire notre regard dans la chambre du marquis du Tillet. Un repose pied en grès pyrité et un soulier au talon rouge en porcelaine semble avoir toujours fait partie de cette pièce. Violaine Laveaux, par cette présence de la chaussure, fait référence à un signe de richesse, d’élégance qui se perpétue d’année en année. Cette chaussure est à la fois inspirée du soulier de Louis XIV tel qu’il apparait dans le tableau Portrait de Louis XIV en costume de sacre, peint par Hyacinthe Rigaud en 1701 et renvoie à la semelle rouge si chère à Christian Louboutin. La couleur se perpétue chez les créateurs. La mode est au rouge, audacieux, vif, dynamique, lumineux.

Dans le grand salon, des corbeaux blanc et crème émaillé, surmontés d’une fleur trônent sur la cheminée. Leur teinte répond aux tonalités du décor. Ces oiseaux dialoguent et nous appellent… tandis qu’une fleur animale, en grès, porcelaine et laine d’acier, inspire à la fois une certaine douceur et un côté plus piquant. Là encore, les formes hybrides nous interrogent, semblent nous troubler autant que nous inciter à effectuer des recherches et à imaginer des associations.

Remarquons ses herbiers montés en épingle, d’une grande finesse. Ils s’ajoutent si subtilement à la table dressée. Dans le petit salon, ses œuvres somptueuses, d’un raffinement sans pareil, répondent aux peintures consacrées aux sciences que nous pouvons apercevoir au-dessus des portes. Aux visiteurs attentifs de lever leurs yeux, d’aiguiser leur perception. Ces fleurs en porcelaine d’une grande délicatesse témoignent de l’intérêt de l’artiste pour les classifications du végétal. Celles-ci font aussi référence au domaine de l’horlogerie et de l’astronomie. Ces petits théâtres de nature renvoient également à des arrangements floraux, aux ikebanas, autrement connu sous le nom de kadô. En les regardant avec précision, nous pouvons admirer l’élégance des tiges en laiton, matériau d’une grande finesse qui peut rappeler les ornements de bijoux.

Dans la chambre de la marquise, sur la coiffeuse, une sculpture d’un bras en porcelaine semble à la fois refléter un geste délicat et en même temps d’une grande force. Sur le secrétaire, des fruits rouges, en porcelaine et jus de rouille, semblent nous attendre. Songeons aux grenades, juteuses, à ces fruits délicieux, symboles de vie, de fertilité, de puissance, qui ont notamment donné le nom à l’arme ainsi qu’à la pierre semi-précieuse écarlate…. Leur position nous intrigue. Une personne serait-elle passée par là ? Aurait-elle laissé les fruits du jardin ? Ou bien les rassemble-t-elle comme ces biens les plus précieux ? L’artiste aime cultiver une certaine ambiguïté. A bien y regarder, ce geste fait écho aux scènes de bataille sur les tapisseries provenant de Bruxelles, datées du XVIIIe. siècle.

Une fleur anémone, en porcelaine et grès, là encore avec discrétion a pris place dans le boudoir, cet espace intime dont les panneaux amovibles qui ornent les murs sont marqués de motifs renvoyant aux imaginaires de l’Orient et aux routes commerciales. Cette très belle œuvre rappelle le chrysanthème, cette fleur originaire du Japon. Sa présence offre une dernière touche poétique, mémorielle à la visite. Elle nous comble de joie par son élégance.

L’artiste, en amoureuse des fleurs et admirative des fleuristes, tels que Christian Tartu, a également créé de somptueux bouquets qui s’ajoutent avec élégance à ses œuvres qui elles aussi ont été réalisées avec patience, raffinement, mesure : un art de la lenteur, de la contemplation, propre à cette artiste, conteuse, rêveuse, voyageuse, qui cultive un malin plaisir à travailler la matière avec merveille.

Les œuvres de Violaine Laveaux nous ouvrent des pistes de lecture pour relire l’histoire du château de Villarceaux. Elles nous invitent à prêter attention à chaque détail du décor, des tableaux aux arts de la table, en passant par le mobilier. L’ensemble s’offre à notre regard, suscite un désir de plonger dans les livres, de nous promener dans le parc, d’herboriser, de nous raconter des histoires, des récits, des contes. Les œuvres laissent une trace dans notre mémoire. Elles soulignent la magnificence du domaine, nous invitent également à tendre l’oreille, à percer le mystère des vieilles pierres. Celles-ci invitent à cheminer dans le somptueux parc et à plonger dans l’histoire d’un art de vivre à la campagne au XVIIIe siècle.

Cette invitation faite à Violaine Laveaux inaugure le début réjouissant d’une programmation d’expositions d’art contemporain au sein du château, véritable écrin au cœur du Val d’Oise. La programmation est riche et comblera les nombreux visiteurs qui auront plaisir à se promener, à observer des fleurs, notamment les orchidées sauvages, les sauges des bois, que j’ai eu la chance de découvrir. Notons également que la visite de ce domaine est gratuite. Alors quoi de mieux qu’une belle ballade… Amis jardiniers, artistes, passionnés d’art, de botanique et de patrimoine, vous serez conquis par ce très beau site.

Pauline Lisowski

Vues de l’exposition les objets monde, crédit photo : Violaine Laveaux