
Duane Michals le fondateur de la photographie narrative vient de mourir à 94 ans, pour lui rendre hommage nous reproduisons une conférence faite par Christian Milovanoff à la Fondation Henri-Cartier Bresson en 2019.
« Ceci n’est pas une pipe » est formidable dénégation.
Bernard Marcadé rapporte que Magritte s’amusera en 1959, en affirmant dans une conférence : « L’image picturale d’une tartine de confiture n’est assurément pas une véritable tartine, ni une tartine postiche ».
Ceci est et ceci n’est pas, telle est la leçon de la trahison des images.
Ceci est et ceci n’est pas, telle est également la grande leçon des photographies de Duane Michals (né en 1932).
On pourrait le formuler autrement.
Il ne faut pas croire tout ce que l’on voit et il ne faut pas croire tout ce qu’on lit.
C’est sous ce régime-là que s’inscrit l’œuvre de Duane Michals dont les hommages à Magritte furent nombreux et inaugurent même son travail.
On retrouve souvent les composants présents dans l’œuvre du peintre :
- Double image ou inclusion d’une image dans une autre image
- Rideau ouvert donnant sur une scène de théâtre
- Fenêtre, porte
- Cadre
- Autoportrait
Mais également hommage à René Magritte par ou pour ce rapport imaginaire bien réel entre l’image et le texte, celui-ci toujours écrit de la main de l’auteur sur la photographie ou dans ses marges, comme si ce geste manuel venait s’opposer à celui impersonnel de la machine. Comme si ce geste de la main renouait avec l’antique geste pictural pour malmener ou contredire l’acte machinique de l’enregistrement.
De plus, et c’est peut-être ce qui ressort au premier coup d’œil, cette écriture manuscrite sur l’image lui confère une intimité comme s’il s’agissait d’une lettre ou d’une page arrachée justement à un journal intime et presque enfantin (à la différence de Lewis Hine dont les textes étaient tapés à la machine à écrire pour donner à ses images une dimension encore plus informative et encore plus journalistique).

Autre constante :
La plupart du temps les photographies de Duane Michals sont séquentielles. La séquence est une suite ordonnée d’éléments, une suite avec un début et une fin. L’artiste prend le soin de numéroter les images, de 1 à 6 s’il y a 6 images, ce qui indique le sens de lecture. Mais cette numérotation induit du temps, celui du regard mais également celui de l’événement montré, de la performance réalisée, le temps de l’histoire.
En préparant cette intervention, j’ai appris un nouveau mot. C’est toujours utile. C’est un mot québécois : « Spectature », qui associe dans un même mouvement le temps du regard et celui de la lecture. Ce néologisme a l’avantage de considérer le mot que l’on lit comme une forme. Cela cloue le bec à certains qui veulent à tout prix que l’on lise les images.
Sur ce point Moholy-Nagy s’est bien trompé lorsqu’il affirmait que l’analphabète de demain sera celui qui ne saura pas lire une image. Eh non ! Regarder n’est pas lire. La photographie ce n’est pas de la littérature, même si dans le cas de Duane Michals, elle en prend modèle parfois.
« Odette, dit Grand mère, je veux que tu t’assoies ici et que tu restes tranquille comme une gentille fille pendant que je lis le journal ».
Ici Michals utilisent en quelque sorte les codes du roman-photo, sans la trivialité du genre mais en préservant toutefois la banalité du sujet. Ce sont des narrations en image. Ça raconte une histoire, des histoires (C’est presque enfantin mais Duane Michals est un grand enfant. Je me souviens de son arrivée sur la scène du Théâtre Antique à Arles, en 2009. Il est entré en mimant Michael Jackson et son moonwalk. Cela dit se déplacer à reculons tout en créant l’illusion de marcher vers l’avant pourrait être une métaphore éclairante de l’œuvre de Michals pour ne pas dire du travail du photographe en général, le fameux « cela aura été » de Barthes. Si vous devez expliquer ce « cela aura été », pensez à Michael Jackson).
Cette séquence se poursuit par une suite muette, une histoire sans parole.
Pour se finir ainsi
« Quand Odette revint, sa grand-mère était partie et elle n’est plus jamais revenue ».
Duane Michals imagine toujours des situations autour de problèmes plus ou moins graves, drôles, burlesques, dramatiques. « Rencontre fortuite » se présente comme une séquence filmique, dont il aurait été retenu que seulement six vidéogrammes, 6 images prélevées à un continuum temporel. 6 images représentant deux hommes se croisant dans une rue étroite,
un passage,
se regardant
et puis, plus rien.
Micro Drama.
Rien ne se passe entre eux malgré le désir partagé de l’un et de l’autre,
désir réciproque
mais vain,
refoulé,
silencieux.
Le thème de l’homosexualité est bien sûr très présent dans l’œuvre de Duane Michals, mais il n’est que matière à raconter des histoires que le photographe a vécues, entendues, vues, imaginées, fantasmées, et la séquence est la manière de raconter ces histoires que le photographe a vécues, entendues, vues, imaginées, fantasmées.
Images autobiographiques, oui, mais en affirmant cela, on se satisfait que de peu de choses.
Comme si les moments de vie produisaient de l’écriture ou de la peinture ou des photographies.
On le saurait si c’était le cas !
Une œuvre quelle qu’elle soit est toujours traversée par des remontées autobiographiques. L’inverse n’est pas vrai.
Duane Michals photographie, arrange, met en scène, met de l’ordre dans ses images et il écrit.
Mais parfois, il n’écrit pas, ou peu, à peine.
L’image suffirait alors à elle-même.
C’est le cas des photographies qui sont des portraits.
Et Duane Michals est un formidable portraitiste.
Il écrit alors, au-dessus de l’image, le nom du portraituré, puisqu’on le sait, depuis Benjamin, un portraituré mérite que son nom soit nommé pour qu’il ne tombe point dans l’anonymat et donc l’oubli.
Et au-dessous de l’image, il signe de son nom.
Une signature, la sienne, justement pour authentifier, non pas tellement la photographie (cela, bon nombre de photographes le font, sans grâce très souvent) mais pour authentifier la mise en scène, pour authentifier une représentation purement imaginaire.
La signature est constituante de la forme de l’œuvre.
Elle en est sa conclusion.
Il en est ainsi de cet extraordinaire portrait de Joseph Cornell et, si l’on est un tant soit peu familier de son art, on retrouve dans la photographie de Duane Michals tout le travail de Cornell.
Dans des boites en bois, vitrée comme des boites à papillons, Joseph Cornell assemblait, collait des objets trouvés, des images diverses, populaires, etc.
La photographie de Michals rejoue pleinement l’œuvre de Cornell, la synthétise (même si ce mot est assez laid) en présentant en représentant un insecte, une sauterelle enfermée dans un flacon que la main de Cornell tient et montre.
C’est ainsi, à mes yeux, qu’il faut recevoir les portraits très cultivés de Michals où les mots s’absentent puisque l’image, la représentation est telle qu’elle ne peut les contenir.
C’est cela la puissance du portrait, ce moment de sidération qu’il provoque.
Mais souvent, très souvent, Duane Michals écrit, non pour sauver l’image mais pour l’envelopper, comme les contes merveilleux commençant par « il était une fois ».

« C’est l’histoire d’un homme qui raconte une histoire. Il regarde dans un miroir et conte sa fable à l’homme qu’il voit dans son miroir. Et l’homme au miroir croit qu’il raconte son histoire à l’homme qu’il voit dans son miroir.
Il trouve une boite et lorsqu’il l’ouvre, il y en a une autre à l’intérieur, et à l’intérieur de celle-ci une autre, plus petite encore et dans celle-ci une autre plus petite encore. Lorsqu’enfin il découvre la plus minuscule de toutes les boites, il s’empare d’une loupe pour voir ce qu’il est possible de voir : rien d’autre finalement qu’un œil géant qui le regarde. Il s’endort alors et se met à rêver d’un homme qui rêve d’un homme qui rêve. Et tandis que vous lisez cette histoire, j’écris l’histoire de vous lisant cette histoire. M’avez-vous ou vous ai-je raconté tout cela ? »
Cette photographie fait partie d’un livre destiné aux enfants s’appelle : Inside Out, Upside Down and Backwards, ce qui signifie quasiment la même chose : à l’envers, à l’envers, en arrière (ou sens dessus dessous).
Voilà une somptueuse mise en abîme que provoque le thème du miroir.
Voilà l’obsession du double mais le double n’est pas le même, il est toujours différent (référence à Magritte à nouveau).
Duane Michals vivant et Duane Michals mort, réunis dans la même image, qu’il titre « Autoportrait ».

Vieille histoire que tout cela : On ne se baigne jamais dans le même fleuve, écrivait Héraclite, et la mort ne s’arrête jamais.
L’être est éternellement en devenir. L’être est incertain.
C’est ce qui se montre dans cet autre ensemble dont le titre fait référence à l’un des fondateurs de la physique quantique Heisenberg : Le miroir magique de l’incertitude de Heisenberg, tel est donc le titre.
Michel Foucault dans un très beau texte consacré à l’artiste écrit : « Une longue chevelure de mots enveloppe les photographies de Duane Michals ».
Formidable formule, mais cette longue chevelure, à quoi sert-elle ?
C’est moins pour préciser et contenir le sens de l’image, non pour « l’amarrer » mais pour libérer l’image, la soumettre à des souffles invisibles pour qu’elle puisse alors cheminer, naviguer librement.
« Les fictions, écrivait, Victor Hugo, sont des couvertures de faits ». (dans « Le promontoire du songe »)
À travers des historiettes, des fables, ou plutôt sous les historiettes et les fables, se tisse et se déploie le sens de l’image : sa morale.
Ce sont des images qui se donnent à voir et les mots qui les enveloppent sont là pour donner à penser.
« Je fais, dit Duane Michals, des marques noires sur du papier blanc et ces marques sont mes pensées ».
J’ai envie de dire que ce sont désormais les nôtres.
Le cinéaste, Jacques Tati, disait : « Je veux que mon film commence quand vous quittez la salle ».
On pourrait appliquer cela aux images de Duane Michals, des images qui nous attirent parce qu’elles sont des expériences :
« Expériences qui n’ont été faites que par lui, mais, écrira Michel Foucault, je ne sais trop comment elles glissent vers moi et je pense vers quiconque les regarde ».
D’où notre rire enfantin quand on regarde « Le Paradis retrouvé »
Effeuillage et verdurage en quelque sorte.
Écologie et mise à nu !
D’où notre plissement de sourcils face à « Black is Ugly »

« Toute sa vie il a cru aux mensonges de l’homme blanc. Il a cru que c’était laid d’être noir, une punition de Dieu, même s’il ne saurait dire quel péché il avait commis. Alors, il a passé sa vie entière à avoir froid quand les Blancs étaient bien au chaud, à avoir faim quand les Blancs étaient rassasiés. Il lui semblait que c’était là l’ordre naturel des choses (même s’il n’aurait pu dire la raison pour laquelle il était puni. Et quand je lui ai dit que ce n’était pas vrai, il n’a pas voulu me croire. C’était trop tard. »
D’où aussi notre tristesse, notre colère devant Sarajevo.

« À Sarajevo la viande n’est pas comestible, ce sont des gens morts que l’on a entassés en une montagne qui s’élève d’heure en heure, et plus elle se dresse, imposante, vers le soleil, plus son ombre grandit sur tous, pas seulement ceux-là dont la vie est finie. Tous ceux qui sont tapis dans cette ombre sinistre connaissent la terreur venant avec la nuit. Là où naguère s’amusaient les enfants, ne reste que le triste spectre de leurs jeux. Alors l’innocence comprend qu’elle est sans défense face à ses ennemis et notre feinte sollicitude. Où la prière échoie, l’enfer remplace le paradis. Quand règne l’individualisme sauvage, l’espérance pourrit la carcasse de la cité. Pourquoi donc exprimer notre pitié polie à ceux qui sont là-bas, puisque nous sommes ici. »
Les mots ici font travailler l’image comme si, paresseuse qu’elle est dans sa fixité absolue, elle venait à oublier son propre sens, comme si délibérément elle occultait d’autres significations ne préférant que la béate émotion qu’elle suscite au premier abord, c’est-à-dire à première vue.
Les mots servent à cela. Ils aiguisent le regard.
….etc. etc. etc….