
Fesse morte
Laurence Denimal
Éditions Naima
ISBN : 978-2-37440-283-3
10 euros
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Ça commence par de l’inconfort, la fesse mal irriguée à force d’immobilité. Bien sûr c’est non choisi, ça s’appelle le travail. Si certain.es s’y épanouissent ou s’y habituent, Laurence Denimal y meurt d’ennui. Le livre est un dispositif avec un rythme singulier, celui de la maladie qui arrive, du naufrage intérieur qui se profile. Les semaines défilent en liste. L’anatomie engourdie prend l’espace d’un schéma, puis de plans. Tout s’est déclenché lors de la semaine 47.
Pourquoi ? Comment ? Il faut ouvrir un dossier ou plutôt pervertir le dossier, en créant sa chambre à soi, soit-elle sous surveillance et sans cesse trouée d’interruptions. Laurence Deminal autrice de Fesse morte travaille dans un bureau où elle écrit Fesse morte. On croise Julien Blaine sur Facebook, mais on pense à Sophie Calle comme le suggère la quatrième de couverture et aussi à Manuel Joseph, Tarkos, Jean-Michel Espitallier et Anne-James Chaton, comme à toutes les performances et autres formes qui ont pu ou pourraient ou pourront se raccrocher à ce livre réjouissant et acerbe où la vie fait des boucles, plus anxieuses que rassurantes : boire un verre d’eau, aller aux toilettes, se laver les mains dans l’espace cuisine, boire un verre d’eau. On pense aussi à Chantal Akerman, à la journée de Jeanne Dielman. On se demande comment ça va finir tout ça, et si Laurence Denimal va bien. Heureusement le sabordage est là : le dossier avec le texte Fesse morte, à écrire entre deux mails, deux discussions, un coup de micro-onde et les nouvelles du jour écoutées en mangeant avant de retourner à sa place et discuter à nouveau avant de gérer une nouvelle vague de mails peu palpitants. La liste des actions minutes par minutes qui scandent la journée crée un effet de cocasse et angoissant. Les images se multiplient, celles où l’on visualise très bien le corps de Laurence Denimal exécutant sa journée mais aussi toutes les images qu’elle consulte, notamment les informations qui encastrent le quotidien tout en l’ouvrant vers un ailleurs menaçant, à base de viol, famine, génocide, crise nucléaire. L’attention saute sans cesse, peut-être est-ce une des clés potentielles de cet ennui qui mène à la fesse morte, quoique la fesse morte soit aussi du moins symboliquement et selon les énergies du jour, le signe d’un empêchement et du pouvoir perdu. À moins que ce ne soit la fameuse gorgée d’eau qui revient toutes les cinq minutes, comme ce supplice qui rend fou où une goutte d’eau tombe sur un crâne à intervalle régulier ou bien encore comme un geste compensatoire qui conjure les forces qui nous rongent. Et ces forces sont aussi celles de l’absurde, du temps qui s’écoule et des contraintes qu’on subit et dont on s’accommode, du moins jusqu’au jour de la crise profonde où le corps se grippe et l’individu chavire tout entier.
Laurence Denimal, dans l’impuissance qu’elle décrit nous indique une voix de secours, pas une solution parfaite, il est probable qu’il faille se rendre chez le kiné qui prescrira, pour changer, du renforcement musculaire et fustigera la sédentarité, mais une béquille, un swiss-ball, un pas de côté qui peut permettre d’aller plus loin, de continuer à persister, voire de faire autrement : l’expression de sa condition, comme une tentative de recul et d’interprétation. On le sait, on a besoin de rappels, l’art faute de tout changer, pour soi ou pour les autres, nous aide néanmoins à exister.