La Galerie Eric Baudet au Havre présente de la peinture plutôt figurative, des années 1920 à notre période contemporaine, et de la sculpture à partir des années 1930. Eric Baudet s’intéresse à la couleur depuis sa première visite au Musée André Malraux (MuMa) du Havre. Il avait alors éprouvé un coup de cœur pour Raoul Dufy.
L’exposition consacrée à René Gouast (1897-1980), de son vrai nom Réné Lasne, propose des paysages très épurés, et de revenir sur le parcours du peintre sur plusieurs décennies.

Fatma Alilate : Pourquoi ce choix d’activité dans une galerie et de mise en valeur d’artistes ?
Eric Baudet : La peinture m’intéresse depuis l’âge de quinze, seize ans, j’allais au musée, et dès mes dix-huit ans en salle des ventes. Si je peux remonter un peu plus loin, j’ai une passion pour l’Histoire depuis l’enfance. Dans la peinture aussi, ce qui m’intéresse, c’est le parcours des artistes, c’est-à-dire de raconter une histoire, de dire : ils sont partis de là, ils ont évolué, ils ont eu telle période, porter un regard sur l’ensemble artistique et biographique. C’est plus facile, bien évidemment, parce qu’on a du recul avec des artistes disparus, mais même avec des artistes vivants, on peut justement expliquer quel est leur cheminement. Et puis, ce que j’aime avant tout dans la peinture, ce sont des peintures assez fortes, la présence de la couleur, ça, c’est quelque chose qui me fascine. Et en fait, mon grand coup de cœur, à quinze-seize ans, a été une exposition Dufy au Musée du Havre. Raoul Dufy (1877-1953), c’est le grand artiste havrais auquel j’ai consacré un livre, Le fiancé du Havre (2003). En fait, ça n’avait jamais été exploré à l’époque, les liens indéfectibles entre Raoul Dufy et Le Havre. Bien évidemment, il a quitté Le Havre, il a vécu à Nice, à Perpignan, à Paris, il a voyagé en Afrique du Nord, il a travaillé en Angleterre, au niveau des courses hippiques, mais Le Havre, tout au long de sa carrière, revient à intervalles réguliers.

FA : Pour votre nouvelle exposition sur René Gouast, c’est un artiste que vous avez plusieurs fois exposé. Pourquoi portez-vous un tel intérêt à ce peintre qui a aussi des attaches avec la ville du Havre ?
EB : Il est né à trente-quarante kilomètres du Havre, à Bolbec. Mais il a quitté la Normandie très rapidement, même s’il y est revenu régulièrement, notamment à Dieppe, parce qu’il était lié en amitié à un journaliste et au conservateur du Musée de Dieppe. Ce qui m’intéresse dans son travail, c’est son évolution. Gouast part en Afrique du Nord au milieu des années 1920. Il rencontre André Lothe (1885-1962), qui a beaucoup écrit sur le Cubisme et a eu cette influence post-cubisme sur cette génération de peintres nés tout à la fin du XIXe siècle, qui n’a pas connu les grandes années du Cubisme de Pablo Picasso (1881-1973) et de Georges Braque (1882-1963). Gouast découvre la lumière d’Afrique du Nord, qui n’est pas la lumière normande ou d’Europe, ça va être pour lui une grande découverte. Il revient en France au milieu des années 1930. Il va il y avoir la guerre, il peint une ultime toile en 1939, et il pose ses pinceaux pendant dix ans. En 1940, il perd son jeune frère Jean Lasne (1911-1940) qui était peintre. Et il va repeindre en 1949 — « reprendre » est plus exact —, ce qu’il savait bien faire, des paysages similaires aux paysages des années 1920, 1930. Sa peinture aboutit au début des années 1960 et pleinement au milieu des années 1960, jusqu’en 1980, à des paysages simplifiés, très épurés, il retire tout ce qui est du domaine du détail.

FA : Vous souhaitez montrer l’évolution de son écriture dite post-cubiste, jusqu’aux paysages simplifiés.
EB : Oui, on parle comme le précise le titre de l’Afrique du Nord, et en Afrique du Nord, ses tableaux de paysages ou de personnages se caractérisent par une influence post-cubiste. Et puis, les œuvres des années 1950-1960 jusqu’au milieu des années 1970 ont pour sujet des paysages du Valois. Gouast a un atelier à Paris, il achète une maison à Thury-en-Valois, dans l’Oise. Il travaille des compositions, deux tiers de ciel et un tiers de paysage très simples, un peu à perte de vue, en jouant avec audace sur la couleur du ciel, les nuages et leurs reflets, les récoltes, les champs. C’est assez intéressant. Il dépasse la couleur réelle de la nature.

FA : Cet aspect de coloriste est une ligne directrice de son œuvre ?
EB : Oui, et la couleur, c’est pour moi très important. J’aime les peintures qui ont des teintes assez fortes même si la palette peut être minimaliste, mais avec une grande intensité. Dans les années 1950, c’est presque abstrait, comme des taches de couleur, des bleus, des rouges, des jaunes, des verts. Et puis, il va dessiner un personnage, un visage, une silhouette, uniquement au trait.

FA : René Gouast, est-il représenté au MuMa ?
EB : Il n’est pas représenté au MuMa, mais il l’est dans un certain nombre de musées. Plusieurs musées lui ont consacré des rétrospectives. Le Musée Saint-Lys où il y a eu la première exposition post-mortem. Le Musée de Dieppe, à deux reprises. Au moment de sa mort, en 1980, le Musée de Dieppe prépare une rétrospective, Gouast meurt avant cette rétrospective. En 1996, le Musée d’art moderne de Troyes lui a consacré une belle rétrospective. Le Musée de Rouen possède une jolie toile des années 1958-1959 qui appartient au Centre Pompidou.
Propos recueillis par Fatma Alilate
Galerie Eric Baudet, Le Havre Exposition Réné Gouast, de l’Afrique du Nord aux paysages du Valois. Des années 1930 aux années 1960 Du 9 octobre au 14 novembre 2026