Le 21 septembre, je suis partie bien avant l’aube. Je me hâtais vers la place de la République. En cette Journée internationale de la paix, l’artiste danoise Sophie Dupont s’apprêtait à réaliser Breathing Peace, une performance dont le principe était aussi simple que radical : marcher en cercle, sans interruption, du lever au coucher du soleil, et respirer la paix.
La performance avait déjà été réalisée l’année précédente, le 21 septembre, à Copenhague. Comme je connaissais déjà assez intimement le travail de l’artiste – j’avais notamment réalisé avec elle un entretien approfondi – je ressentais une joie particulière à l’idée de pouvoir, cette fois, entrer physiquement dans son œuvre et l’observer de près. Mais une même performance ne produit pas nécessairement les mêmes résonances selon le lieu où elle prend corps. Réalisée à Copenhague l’année précédente, Breathing Peace acquiert à Paris une autre dimension en s’installant sur la place de la République. Le lieu n’est pas neutre : son nom même convoque l’idée de République, tandis que son histoire est profondément liée aux rassemblements, aux revendications collectives et à l’expression publique des libertés.
À cette résonance du lieu s’ajoute une curieuse coïncidence de dates. Le 21 septembre 1792, la Convention nationale abolissait la monarchie en France, ouvrant la voie à la Première République, officiellement proclamée le lendemain. En 2026, le 21 septembre est aussi la Journée internationale de la paix. Deux mémoires, deux moments historiques, qui se rencontrent ici sans pour autant qu’il soit nécessaire de les relier. Liberté, République, paix : trois mots qui, ce jour-là, semblent simplement entrer en résonance. Ainsi, le même geste réalisé à Copenhague et à Paris ne porte pas tout à fait la même « couleur ». Le cercle, le souffle sont les mêmes, le mouvement demeure, mais le lieu et la date en modifient subtilement la perception. Sur la place de la République, marcher pour la paix fait surgir, presque malgré soi, l’idée de liberté et celle d’un espace commun où les corps peuvent se réunir, circuler et exister à égalité.
Dans un Paris encore vide et en train de s’éveiller, un cercle de petits cailloux avait été tracé au centre de la place de la République. Je me suis immédiatement demandé pourquoi le cercle avait été choisi comme axe de l’action. Pour Sophie Dupont, le cercle représente un espace infini, mais aussi un espace que nous construisons collectivement, un espace à partir duquel quelque chose peut croître. C’est un lieu sans hiérarchie et sans objectif préétabli, qui nous permet de nous tourner vers nous-mêmes autant que vers notre manière d’habiter et de comprendre la vie.
Artiste danoise, Sophie Dupont développe depuis de nombreuses années une pratique fondée sur des actions artistiques liées à la respiration. Son parcours est profondément personnel et prend sa source dans une exploration attentive de l’existence humaine. Son travail aborde la vulnérabilité, l’identité et la transformation, faisant souvent de son propre corps à la fois un objet et un instrument d’expression. À travers des rituels performatifs et une forme d’expression volontairement abstraite, elle invite le spectateur à se confronter à l’essentiel de l’existence, à s’arrêter, à respirer. Mais dans cette performance, un autre geste m’a particulièrement intriguée : pourquoi la marche ?
Selon l’artiste, marcher est d’abord une manière de nous relier à un lieu. Mais la marche possède aussi une dimension historique et philosophique. On pense notamment aux philosophes grecs qui marchaient ensemble tout en enseignant et en échangeant leurs idées. Marcher devient alors une manière d’apprendre à avancer ensemble, à respirer ensemble, et, tout simplement, à pratiquer la communauté sur un pied d’égalité.
Douze heures de marche et de respiration, seule, mais aussi avec une succession d’inconnus qui entraient dans le cercle et en ressortaient. Certains n’en faisaient qu’un tour. D’autres restaient beaucoup plus longtemps. Moi aussi, j’ai marché.
En tournant encore et encore, je me suis mise à réfléchir à ce que les artistes de la performance s’imposent parfois à eux-mêmes : des actions qui exigent une dépense considérable, à la fois physique et mentale. Je marchais et je me demandais si un geste aussi paisible, aussi silencieux, pouvait véritablement constituer une forme d’activisme. Que changeons-nous en regardant une performance comme celle-ci ? Que changeons-nous lorsque nous y participons ? Que signifie agir pour la paix lorsque l’action ne produit ni slogan, ni confrontation, ni résultat immédiatement visible ? Sophie Dupont m’a répondu par une image : celle des petits cercles qui se forment à la surface de l’eau.
« J’espère que cette action créera comme de petites ondulations dans l’eau. En y accordant notre attention et en commémorant cette Journée internationale de la paix, nous pouvons progressivement commencer à apprendre et à pratiquer d’autres manières d’être ensemble – nous relier par la respiration et par le partage de la vie. »
Peut-être est-ce précisément là que réside la force de Breathing Peace. Dans un monde habitué à mesurer l’action à son efficacité immédiate, Sophie Dupont propose une autre temporalité. Marcher ne mène nulle part. Le cercle ne possède ni début ni fin. Rien n’est conquis, rien n’est produit, rien ne semble même changer. Et pourtant, pendant douze heures, quelque chose se passe. Des corps se rencontrent, des inconnus marchent ensemble, des respirations trouvent momentanément un rythme commun. Le cercle se constitue, se défait, puis se recompose. Il ne demande pas d’adhésion, ne proclame aucune vérité, il offre simplement un espace dans lequel être ensemble devient une pratique.
Peut-être que l’activisme de Breathing Peace se trouve là : dans ce geste presque imperceptible qui ne cherche pas à convaincre, mais à faire éprouver. En quittant la place de la République, je me suis demandé ce que nous emportions avec nous après avoir quitté le cercle. Peut-être seulement quelques pas de plus, une respiration un peu différente, la sensation fugace d’avoir marché avec des inconnus. Et peut-être que les petits cercles dont parle Sophie Dupont commencent précisément ainsi : par un corps qui avance, puis un autre qui le rejoint.





