
Exposition Les couleurs de Jean Vilar
Musée Paul-Valéry, Sète
Du 2 juillet au 8 novembre 2026
Commissariat général : Camille Bertrand-Hardy, directrice du Pôle des musées de Sète
Commissariat : Ingrid Junillon, responsable des collections, Musée Paul Valéry, Sète
Conseil scientifique : Adrian Blancard, Maison Jean Vilar, Avignon
Avec la collaboration de la Maison Jean Vilar, Avignon.
L’exposition Les couleurs de Jean Vilar au Musée Paul Valéry à Sète est à la croisée du théâtre, des arts plastiques et visuels. Jean Vilar était à la recherche de nouvelles formes et d’une émulation artistique. Face au défi particulier de dépasser la toile, les peintres ont dépoussiéré la scénographie. Aux côtés de Jean Vilar, ils ont modernisé le théâtre d’après-guerre.
Tableaux mouvants et colorés
Dès 1941, Jean Vilar (1912-1971) côtoie des peintres de la Nouvelle Ecole de Paris. Ce cercle artistique et amical lui fait connaître la peinture moderne et avant-gardiste, et nourrit sa réflexion esthétique. Les tableaux de peintres qui ont participé à l’aventure théâtrale de Vilar et datant de cette période introduisent le parcours, avec les célèbres affiches de Marcel Jacno (1904-1989).
Dans la partie sur les oriflammes – ces signatures visuelles devenues les éléments emblématiques de l’esthétique scénique de Vilar –, l’on retrouve le talentueux Jacno qui essentialise une œuvre théâtrale en quelques mots et traits de crayon. Il crée en 1954 l’affiche du Festival d’Avignon avec ses trois clés – symboles de la ville, et aux couleurs bleu blanc rouge du TNP – Théâtre national populaire au Palais Chaillot, à Paris.

En 1947, Vilar est invité par René Char à rencontrer le couple de collectionneurs, Yvonne et Christian Zervos. Tous deux organisent la Semaine d’Art en Avignon, une grande exposition est dédiée à la peinture moderne, et il est prévu de proposer des concerts et du théâtre. Vilar adhère au projet et choisit de ne pas faire appel à un décorateur mais au peintre Léon Gischia (1903-1991) qui rejoint sa troupe. Le fondateur du Festival d’Avignon refuse l’étiquette de metteur en scène, sa vision scénique est collective. Il est à l’écoute de tous les arts dont la musique qui a eu une fonction aussi importante que la création plastique.
Le peintre Gischia transforme le plateau de la Cour d’honneur en tableaux mouvants et colorés, sans rideau de scène ni décor peint. Le succès est immédiat et inaugure la première édition du Festival d’Avignon : « Dans les murs de ce Palais, imposant dans la nuit sa quiétude et sa force, nous voudrions pouvoir donner chaque année des spectacles capables de se mesurer, sans trop déchoir, à ces pierres et leur histoire. »
Toutes les photographies noir et blanc qui ponctuent l’exposition nous replongent dans cette épopée artistique, du palais des Papes au TNP. Elles ont été prises dès 1948 par Agnès Varda (1928-2019). Sa famille s’installe à Sète dans les années 1940, pour fuir la guerre. C’est à Paris, dans un petit Théâtre dont le public se résume à seulement douze personnes, qu’elle voit pour la première fois Jean Vilar. Elle est l’amie de l’artiste sétoise Valentine Schlegel (1925-1921) dont deux sculptures, des portraits de Vilar, sont présentées au seuil de l’exposition. Sa sœur, Andrée Vilar-Schlegel (1916-2009), peintre et céramiste, est l’épouse de Vilar. Une salle est consacrée aux deux femmes artistes.
Le parcours de cette « pièce-exposition » rassemble un florilège de maquettes, costumes et œuvres, et montre les apports scéniques des peintres. Léon Gischia, ami et fidèle collaborateur, ouvre le premier Acte. Les gouaches sur papier représentent des costumes pour Le Cid (1951) et Lorenzaccio (1952) avec Gérard Philipe (1922-1959) dans les rôles-titres. Les pièces où joue Gérard Philipe connaissent un grand succès. Vilar qui prône un théâtre populaire souhaite que les comédiens hors représentations et répétitions se rendent dans différents lieux comme les usines pour lire des textes – ce que fait Gérard Philipe qui préfère la vie de troupe de Vilar aux plateaux de cinéma.
« Fais ta peinture au théâtre »
Les annotations de Gischia et Vilar sur des maquettes témoignent de leurs échanges féconds – leur compagnonnage dure une vingtaine d’années. Gischia compose des décors minimalistes, sans fond de scène. Ce style épuré modernise des pièces principalement issues d’un répertoire classique. Les costumes aux grandes zones colorées sont réalisés en fonction des personnages, et aussi des interprètes.
Une maquette rappelle la rencontre avec Alexander Calder (1898-1976) qui contribue au projet artistique de Nucléa d’Henri Pichette.
La palette aux tonalités expressionnistes d’Edouard Pignon (1905-1993), natif du Nord de la France et artiste engagé, se déploie dans d’immenses décors. Il participe à six créations dont Mère Courage de Bertolt Brecht à l’affiche en 1951.
Avec Mario Prassinos (1916-1985), l’ambiance est proche du fantastique – l’affiche de l’exposition est une de ses œuvres. Passionné de littérature, il vient du mouvement surréaliste et connaît Vilar depuis les années 1930. Ils se sont rencontrés au Théâtre de l’Atelier, à Paris, où Vilar suivait des cours de comédien auprès de Charles Dullin.
Une proposition de Vilar a dû l’enchanter, Prassinos vénérait Shakespeare et crée avec plaisir des monstres pour Macbeth. La dominante peut être le noir, des couleurs vives, et un langage graphique énigmatique.

« La Sorcière »,
maquette de costume pour
Macbeth de W. Shakespeare, mise
en scène Jean Vilar, 1954, gouache
sur papier, 33 x 27 cm,
© Fonds Association Jean Vilar,
Maison Jean Vilar – Avignon
© Succession Mario Prassinos /
ADAGP, Paris, 2026
Trois pièces permettent à Gustave Singier (1909-1984), un ami de Prassinos, de faire éclore une approche artistique complémentaire à ses toiles et tapisseries. Impressionné par la période du XVIIIe siècle, Vilar le rassure : « Fais ta peinture au théâtre, c’est tout ce qu’on te demande. » Il travaille alors différemment pour « faire chanter les couleurs », avec une couleur force pour la dramaturgie des personnages et des situations.
La palette s’illumine à la section sur Jacques Lagrange (1917-1995). Son inventivité comique a attiré l’attention de Vilar pour Ubu Roi d’Alfred Jarry. Dans un registre burlesque, les costumes surjouent des rondeurs et les couleurs pétillent de gaieté. La pièce est un immense succès. Chef-décorateur et conseiller artistique de Jacques Tati, il est aussi remarqué par Jean Lurçat pour ses tapisseries.

Autre contribution, celle du peintre Alfred Manessier (1911-1993) – l’artiste bénéficie actuellement d’une rétrospective au LAAC (Lieu d’Art et Action contemporaine) de Dunkerque. L’espace est à la fois lumineux – cape dorée, vêtements brillants –, et sombre. Inspiré par une dimension sacrée, sa foi et une époque marquée par la tragédie, Manessier confronte lumière et obscurité. La Vie de Galilée de Bertolt Brecht jouée en janvier 1963, est une des dernières pièces de Vilar qui ne se représente pas à la Direction du TNP.