
12 photographies publiées comme du texte
Denis Roche
Orange Export Ltd., 1984
La Chambre Noire, 2026
ISBN 978-2-9527-1487-7
18 euros
Dans l’histoire de la photographie argentique les aventures communes d’un créateur et de son tireur ne sont pas si nombreuses. En France le duo Denis Roche, Guillaume Geneste est à ce titre exceptionnel, par le dévouement dont le second fait preuve envers l’œuvre photographique du premier, qui s’est encore accentué depuis la mort de l’écrivain, poète, traducteur et éditeur en 2015. Sa dernière initiative, republier un livre « 12 photographies publiées comme du texte » qui n’avait connu en 1984 que 5 exemplaires hors commerce.
S’il est un mot qui peut définir Guillaume Geneste, né en 1962, c’est bien celui de fidélité. En tant que tireur, il s’est d’abord familiarisé avec les procédés anciens auprès de Marc Bruhat, puis a travaillé pour Contrejour, avant de créer son propre laboratoire La Chambre noire en 1996. J’ai pu admirer sa capacité à transmettre sa passion lors d’un workshop que j’organisais à Pithiviers. Il a convaincu trois de ces lycéens de poursuivre des études de photographie, c’est ainsi que Guillaume Fleurau a été diplômé des Gobelins et qu’il travaille aujourd’hui avec Geneste. Sa fidélité s’est manifestée aussi auprès de plusieurs créateurs qui lui ont confié tous leurs tirages, dont Bernard Plossu qui lui a présenté Denis Roche. Sa constance s’est révélée aussi autour du thème des autoportraits de famille ayant donné lieu à des publications communes avec Plossu, Anne-Marie Garat et Téréza Siza et dès 2018 « L’ordre des photos : Autoportraits de famille, Tome 1 » avec Denis Roche (Éditions Filigrane). Il a contribué aussi à « La montée des circonstances » avec Farid Abdellouahab et Françoise Peyrot (Éditions Delpire 2018). On lui doit encore une collaboration autour de « Denis Roche dans les plis du temps » Éditions du Seuil collection Fiction&Cie 2025, 26 auteurs dirigés par Françoise Peyrot.
Dans ce milieu des années 1970 en France une intense activité littéraire a lieu dont deux personnalités sont les défenseurs. Emmanuel Hocquard (1940-2019) poète et traducteur, fonde avec Raquel Levy en 1973 la maison d’édition Orange Export Ltd. Il définissait le poète comme « un guetteur involontaire de notre quotidien, et qui en retient ce qu’il veut en retenir. (…) Il s’agit alors de parvenir à une sorte d’écriture tabulaire, de l’ordre de la photographie ». Au Seuil en 1974 Denis Roche fonde la collection Fiction &Cie. C’est ainsi que nait entre eux le projet « 12 photographies publiées comme du texte » dont suite à un différend ne subsisteront que cinq exemplaires hors commerces sur velin d’arche et non les 350 exemplaires initialement prévus.
Le livre est publié à l’identique, en 300 exemplaires, sur un papier Munken Pure pour rétablir son rôle dans l’exigeante recherche de Denis Roche pour la défense de la photographie dans son autonomie en tant qu’art.
Le seul personnage présent à l’image est l’épouse de l’auteur Françoise Peyrot. On la retrouve dans deux chambres d’hôtel le continental Alberto et son étonnant bouquet de roses et le grand hôtel de Trieste où elle repose sur le lit. Elle est aussi la figure animant des lieux historiques ou archéologiques comme Lecce en Italie ou un site Sri lankais. Elle est le but du photographe dans ses « allers-retours dans la chambre blanche ». Une image dans l’appartement parisien du couple montre même ses fesses la main de son compagnon les masquant partiellement.
L’épigraphe citant Mallarmé : « Rien n’aura lieu que le lieu » est illustré par des sites sans qualité, même pas touristique, comme Chanteloup dans l’Indre-et-Loire. Une vue intérieure de Pérouse semble évoquer les « Chambres d’amour » de Bernard Faucon. D’autres portraits de sites urbains rappellent le goût des voyages du couple du Sri Lanka au Mexique.
Quant au photographe, son bras apparait bord cadre sur le site de Lecce, il est debout en silhouette floue à côté de Françoise clichée nette dans la résidence Las Palomas, il chemine vers sa compagne à Denderah en Egypte. Mais sa présence métaphorique la plus forte est celle de son appareil 24×36 sur pied dans la campagne de Belle Ile.


On peut consulter aussi, lire ou relire « Dépôts de savoir & de technique » Fiction & Cie, 1980, « Les nonpareilles », Lamaindonne, 2017 et « Le boitier de mélancolie » analyse poétique et critique de 100 photos n&bl, Hazan, 1999.