Bruissements patients, la biennale de Melle : poésie, lenteur, calme et contemplation

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Bruissements patients

11e biennale internationale de Melle

Du 27 juin au 27 septembre 2026

A Melle, petite cité de caractère, bordée d’un somptueux arboretum, l’art contemporain y a toute sa place depuis 37 ans. Cette ville, « petite utopie » avec le réchauffement climatique, est à découvrir pour la qualité de son patrimoine végétal, notamment le chemin de la Découverte, labellisé Jardin Remarquable et le très beau jardin d’eau – jardin d’orties conçu en 2007 par le célèbre paysagiste Gilles Clément. Cette année, le commissariat de la biennale fut confié à l’artiste Jan Kopp, qui fut invité à exposé lors de la dernière biennale sous le commissariat d’Evariste Richier. Celui-ci a réuni plus d’une cinquantaine d’artistes dont les œuvres résonnent avec l’enjeu de la présence de l’eau. En l’écoutant présenter les œuvres, j’ai remarqué les amitiés profondes qu’il a tissé avec certains créateurs…

La ligne, le temps, le cercle, le jardin et les arbres constituent le fil rouge de cet événement artistique. Le titre de la biennale fait écho à l’importance de ralentir, de savourer les œuvres, de les apprécier en écoutant les sons, en songeant aux enjeux qu’elles soulèvent : une culture si importante en zone rurale… « Le terme « patient » est pour moi un puissant vecteur. Il révèle les valeurs de résistance. Cette même résistance que je sens vibrer dans la ville. Au-delà de ce qu’il fait entendre. Melle fait exister des choses qu’on voit de plus en plus disparaitre, qu’elles soient sur le plan écologique ou celui du social et du vivre ensemble. » écrit Jan Kopp.

Dans l’hôtel du Medoc, j’ai éprouvé un coup de cœur pour l’installation sonore d’Eve Champion qui fait écho au rabatteur de griffes des moissonneuses-batteuses… Une œuvre touchante qui rappelle l’engagement écologique de l’artiste notamment son attention envers les oiseaux, ceux qu’ils convient de préserver à une période où l’agriculture intensive cause d’énormes dégâts.

Les œuvres du collectif Suspended spaces occupent également les étages de cet ancien tribunal. Celles-ci évoquent des questions écologiques, coloniales, architecturales, politiques et esthétiques. Constellation Tapajós d’Eric Valette est particulièrement touchante : un diagramme dessiné qui suggère la mise en ordre du vivant. A proximité, l’installation Les Formes du Passage de Stéphane Thidet, une collection de formes artisanales en bois taillés rappelle le passage d’un seuil à un autre… Celles-ci témoignent de la mémoire de lieux parcourus. Ces deux œuvres répondent subtilement à l’espace qui les accueille. Lisons également le très beau texte de Samira Negrouche intitulé Réclamer laisser agir et envisageons comment entendre le vivant, tisser des liens, parcourir la ville, à l’écoute de l’eau, des bruissements des arbres.

Dans le grenier, l’installation Chronoplast II de Laurie Dall’ava est particulièrement intéressante tant elle résonne avec l’architecture et entre en relation avec les strates du sol : Des plaques en biscuits de faïence sont disposées sur une table. En s’approchant, nous pouvons humer un parfum qui évoque les prairies ou bien l’herbe coupée.  Dans la serre de l’esplanade Goirand, des verres soufflés et impressions UV d’une couleur synthétisée en laboratoire à partir de chlorophylle et de cyanobactéries renvoie à des souvenirs de promenades en forêt. L’artiste a pris soin de vider les lieux pour se les approprier et inviter les visiteurs à déambuler et à rêver.

Dans la salle Jeanne d’Arc, près de l’église Saint-Savinien, deux installations sur le thème de l’eau sont mises en relation. La première Sans titre (pour la glacière de Chamarande) de Céleste Boursier- Mougenot propose une expérience d’écoute poétique. Les trois œuvres en verre et bois de Davide Balula lui répondent et composent une sorte de ricochet… Deux propositions qui invitent à un moment de pause, d’émerveillement, d’écoute et d’attention.

Dans l’église Saint-Pierre, le propos artistique est fort et répond à des enjeux politiques. La vidéo de Marie Reinert, intitulée Etoiles, éteignez vos feux, réalisée en collaboration avec des lycéens d’un lycée agricole, fait référence au futur du paysage… L’installation de Marcel Dinahet, Flottille 2025-2026, quant à elle évoque les questionnements liés à la migration : douze maquettes de bateaux ex-voto suspendues réalisées à l’aide de contre-plaqué de faible épaisseur.

Continuons la promenade à travers les lieux patrimoniaux et retrouvons un peu de fraicheur en prenant le temps de contempler la sculpture-fontaine sonore de François Dufeil, qu’il a réalisé in situ dans le lavoir de Villiers. Deux béliers chantent sous la pluie invite justement à prêter attention à la qualité de l’eau, si utile en nos jours de canicule. Le flux de la rivière résonne, appelle à un désir de promenade, à s’arrêter, respirer et reprendre un nouveau souffle.

Dans le temple, nous pouvons admirer Sonic Propellers de Susanna Fritcher : une œuvre qui produit différents sons selon le mouvement de tubes en PVC qui se lèvent, dessinent un cercle puis reviennent en le centre. L’architecture se révèle grâce au son, aux flux qui s’y propagent. Je songe également au devenir de l’œuvre Jardin d’intérieur de Michel Blazy : des graines transportées par le vent germeront au fil des jours sur des plateaux recouverts de terres prélevées de chantiers et de terrains vagues.

En somme, cette biennale nous amène à rêver, à réfléchir sur l’importance de l’eau à un contexte d’urgence climatique. D’autres œuvres sont à découvrir dans l’espace public, notamment la grande photographie de Magalie Darsouze dans une vitrine rue de la Traverse. Celle-ci se révèlera au fur et à mesure du temps que les passants gratteront le blanc de Meudon qui la recouvre. Une occasion pour les curieux, les habitants, les visiteurs de ralentir, d’apprécier chaque œuvre avec patience, de cultiver un goût pour la lenteur afin d’entretenir une capacité de perception plus aigüe sur les lieux. Cet événement artistique témoigne également des relations entre plusieurs institutions, la collection Fonds photographique Bouqueret-Rémy, le Frac Nouvelle-Aquitaine Méca (Bordeaux), le Frac-Artothèque Nouvelle-Aquitaine (Limoges), le Frac Poitou-Charentes (Angoulême). Profitons également d’une promenade afin de découvrir les nombreuses œuvres pérennes réalisées dans le cadre des précédentes biennales ainsi que celles créées dans le cadre de commandes publiques.

Pauline Lisowski