Philanthropie, architectures et hygiénisme. « Grand(s) air(s) » un livre-enquêtes de Bruno Goosse

couverture du livre Grand(s) air(s) » un livre-enquêtes de Bruno Goosse


Grand(s) air(s)
Bruno Goosse
Éditions La lettre volée
ISBN 978-2-87317-660-0
24 euros 
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Bruno Goosse, né en 1962 à Namur, est un photographe belge qui crée des enquêtes à partir d’archives et de leur mise en relation narrative autour d’interrogations sociétales. Son dernier essai paru à La lettre volée, Grand(s) air(s) réunit deux enquêtes architecturales liées à la biographie de l’entrepreneur et philanthrope belge Louis Empain (1908-1976).

L’auteur revendique ainsi sa méthode « En utilisant des documents et des archives, en convoquant des récits et des faits avérés, ma pratique se veut une relecture sensible de récits constituant les marges de l’histoire. Elle interroge le rapport souvent non discuté d’une société à la valeur qu’elle donne aux choses. ». Il met en parallèle l’étude de deux bâtiments fondés à l’initiative du baron Empain, le premier dans les Laurentides au Canada, création de l’architecte Antoine Courtens, un hôtel de grand luxe en béton, détruit en 2022. Le second, un vaste « sanatorium pour enfants débiles », l’Institut Sainte Ode installé en 1935 dans le Luxembourg belge, œuvre de l’architecte Michel Polak. 

Chacun des 7 chapitres titré de façon quasi poétique s’ouvre sur un hommage à une personnalité morale, exerçant son activité au sein de la nature, guide de montagne, volcanologue, naufragé volontaire ou missionnaire dans le Grand Nord. Certains sont très connus, comme Maurice Herzog, Alain Bompard ou Alain Gerbault. Chacun est introduit par le reproduction de deux ou plusieurs pages en négatif couleur d’un livre d’images vantant son action, chaque ouvrage est montré dans un plan un peu plus large dévoilant des gants le tenant ouvert. Plusieurs de ces publications sont munies d’un tampon « approuvé par Pro Juventute, la société philanthropique de Louis Empain. 

Revenant sur ces titres, on constate qu’ils comportent deux prologues, dont le second dit du fils, puis trois chapitres qui évoque l’énergie nécessaire aux actions philanthropiques : « Rien ne put le détourner de son intention », puis deux attitudes fondamentales : expérimenter et exposer l’histoire. L’aventure solitaire d’Alain Gerbaut accompagne le sixième chapitre en tant qu’« un exemple », enfin, le dernier chapitre consacré à l’hygiénisme de l’époque est fondé par son ampleur sur la métaphore avec « Une vraie forêt, grande, sauvage, fascinante ». 

Le prologue dit du fils est placé sous l’autorité du célèbre guide Alain Rebuffat, « Conquérant des crêtes vierges », il nous révèle la dernière demeure de Louis Empain Héliopolis, palais hindou construit dans la technique du béton armé, dit système Hennebique, inspiré d’Ankgor Vat. Des documents relatent le dernier voyage de sa dépouille mortelle via Bruxelles, Paris et Marseille jusqu’à Héliopolis. 

La création du Domaine de l’Estérel dans les Laurentides est étudiée à travers diverses publications de mai 1937 du journal canadien Le Devoir. Elle est mise en perspective avec un article sur la mort de Rockfeller, constituant une critique de la philanthropie. Le storytelling de l’enquête se poursuit d’abord à l’époque de l’inauguration par un flyer rappelant le concert du jazzman Benny Goodman, puis en 2018 avec la découverte extérieure par le photographe du bâtiment art déco en béton armé. 

Pour évoquer les différents acteurs en synergie dans la construction d’un tel ensemble, la personnalité de référence est Alain Bompard, naufragé volontaire, tandis que les actions communes référencées dans diverses archives redonnent successivement la parole à l’architecte, au maire et au fonctionnaire. Pour éclairer son travail « d’artiste en historien amateur » comme le qualifie Danièle Meaux Bruno Goosse produit des expositions intermédiaires. Ainsi, « Échouer n’est pas coulé » est le titre de l’expo sur l’abandon du Lac Masson qui interroge sa valeur patrimoniale. Retournant sur place en 2019, le photographe pénétrant dans les locaux confronte les matériaux luxueux de la villa bruxelloise construite par Michel Polak avec ceux du bâtiment communautaire, après des images en noir et blanc et monochrome il organise ses fusions en pleines pages couleurs, suivies d’une vue noir et blanc de l’accrochage mémoriel. 

La « Confiance bien placée » du sixième chapitre s’ouvre sur les reproductions de deux livres d’Alain Gerbault rappelant son action en Océanie, elle relate ensuite l’ouverture de l’Institut Sainte Ode à Amberloup grâce à la Fondation Louis Empain. Elle est illustrée par de nombreuses images de la propagande hygiéniste des années 1930. Le dernier chapitre développe cette problématique avec en ouverture le sympathique personnage un peu kitsch du roman illustré « Puck écolière » de Lisbeth Werner. Une autre autorité lui est adjointe celle de Roger Bulliard, missionnaire catholique actif auprès des Inuits, auteur de l’essai « Inuk ». Quant à l’iconographie d’époque, elle est fondée sur une série de cartes postales documentaires en vues frontales produites par le photographe Emile Sergysels. Elle illustre non seulement les différents équipements, dortoirs, réfectoires, vestiaires, mais aussi des scènes collectives animées par les jeunes résidents, siestes, séance de gymnastique, cour de récréation, classe en plein air ou les bains dans l’Ourthe. Ces scènes très parlantes sont accompagnées d’un rappel d’une publication de Louis Empain et Marcel Jadin « Nos enfants lisent » et de sa réactivation dans l’exposition intermédiaire de l’artiste « Vous êtes-vous lavé les mains ». 

Le livre se termine sur une notice nécrologique du baron Empain, juste accompagnée de cette belle formule « Les spectres errent ». 

La force du livre réside dans son invention graphique, au centre de chaque double page pour approcher les deux sites architecturaux Bruno Goosse a imaginé un guide Michelin à l’ancienne, les autres images archiviales ou documentaires prises par le photographe lui-même résident en arrière-plan, créant une esthétique de quasi-palimpseste, d’autant qu’il mêle dans son approche les époques historiques et celles contemporaines de son action d’étude et de terrain.

Les personnalités qu’il convoque pour leur action en résistance individuelle à la nature, ainsi que la figure littéraire de Puck l’écolière, apportent à l’ensemble une approche de fiction documentaire d’une grande puissance. D’autant qu’il ne manque pas d’interroger les pouvoirs de la photographie dans leur dimension livresque, comme dans le rapport document/monument mais aussi dans leur diffusion grand public en cartes postales. Ces recherches graphiques sont mises au service d’une triple interrogation éclairant la philanthropie, l’architecture et l’hygiénisme.