
Livres de photographie
Danièle Méaux
Filigranes éditions
ISBN 978-2-35046-666-8
25 euros
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Dans ce nouvel essai, paru chez Filigranes, Danièle Méaux s’attache à étudier une production spécifique de l’édition depuis vingt-cinq ans, « les livres de photographie, espaces pour le documentaire de création ». Elle les différencie d’abord des catalogues et simples monographies. Dans leur complexité ils supposent une réception active, les écosystèmes qu’ils étudient restent à décrypter. Elle s’intéresse à leur méthode fondée sur l’enquête. Ce qui leur permet d’exercer un savoir critique sur le monde et d’aborder ainsi des questions sociales, environnementales ou politiques.
L’intérêt de ce livre est de se fonder sur des analyses précises de livres pas toujours abondamment médiatisés. Dans un bref historique elle rappelle les initiatives pionnières en ce domaine des créateurs de l’école de San Diego, dont Martha Rossler. Elle revient aussi à juste titre sur ce monument documentaire Fish Story (Mack) d’Allan Sekula.
Elle ouvre ensuite son analyse en citant des livres résultant d’enquêtes et créant, selon le mot d’Umberto Eco des œuvres ouvertes, c’est le cas du livre de Mathieu Asselin sur Monsanto (Actes Sud), d’Arno Gisinger et Pierre Rabardel avec HK (Loco) à propos du destin tragique d’un allemand militant antinazi ou moins connu en France de Bruno Goose accompagnant l’évolution du site de Waterloo (La lettre volée) avec des apports des sciences humaines et sociales. On y trouve aussi des références à Mathieu Pernot Un camp pour les Bohémiens (Actes Sud) et à Gilles Saussier avec son chef-d’œuvre Studio Shakhari Bazar exposé sur place avant publication chez Le Point du jour.


Dans leur structure ces livres reprennent souvent la forme ancienne du codex, même si d’autres subissent l’influence du livre d’artiste. Ils mélangent souvent des rendus photographiques divers, entre couleur et noir et blanc, reproduits aussi sur des papiers de matière différente. Ainsi Daniel Chatard dans Niemandsland (Idea Book) rend compte de sites d’extraction de la lignite documentés avec des cartes montrant des déplacements de population, fuyant les menaces écologiques.
Un chapitre s’intéresse à la formation de l’organisation de ces livres avec les structures des bibliothèques via les liens hypertextes, le support d’internet, mais aussi avec le recours à des classements ainsi que les nombreux renvois et citations. Cette approche est l’occasion de découvrir plusieurs auteurs originaux dont Franziska Klose dans une approche historique et critique de la ville de Detroit (Spector Book). Chrystel Lebas exploite pour Field Studies (Fw Book) un fonds de négatifs sur verre qu’elle mêle à ses propres images et à des photogrammes de plantes trouvées in situ. Peter Uyttenhove et Bruno Noteboom multiplient les approches des paysages, notamment grâce à la rephotographie et une exploration mémorielle dans Recollecting Landscape (Roma Publications).
Un important chapitre explore les nombreux liens entretenus par les auteurs de ces livres à l’archive. Son attraction s’est développée en même temps que son évolution et sa diversification récente qui lui a conféré une aura nouvelle et un apport d’émotion. Catherine Poncin suit depuis longtemps un imaginaire de la fouille qui soutient son archéologie de la mémoire. Elle pratique la rephotographie, liée à une recherche d’autres matérialités de l’image. Dans Éloge des combats ordinaires (Filigranes) elle retravaille les images anciennes d’une usine Alstom se focalisant sur les visages des ouvriers. Chez le même éditeur Marie Sommer revisite le site de Teufelsberg, colline dédiée aux loisirs construite sur les ruines d’un bâtiment nazi. Avec un mélange de ses photos couleur et de documents noir et blanc reproduits sur des papiers de diverses qualités, elle révèle l’inconscient du lieu. Deux auteurs se consacrent à rendre hommage à un membre de leur famille. Joao Pina célèbre dans Tarrafal (Gost Books) son grand-père interné dans un camp durant la dictature de Salazar au Portugal. Alejandro Erbetta dans son livre d’artiste Reprises (La Luminosa) étudie les origines italiennes de sa famille réfugiée en Argentine, avec retour sur place et documents de son autobiographie dans un graphisme très inventif.


Plusieurs auteurs dressent dans leur publication de véritables dossiers à charge. C’est l’occasion pour l’autrice de revenir sur l’enquête internationale sur les dangers de Monsanto. Bernard Gomez revisite quant à lui l’esclavage avec Marronnage (Loco). Au féminin Valeria Cherchi illustre les enlèvements de femmes en Sardaigne pendant 30 ans, Some of you Killed Luisa (The Eriskay Collection). C’est le cas aussi par l’ampleur de ses enquêtes de Laia Abril avec ses plaidoyers illustrés sur des sujet aussi graves que l’avortement ou le viol On abortion et On Rape (Dewi Lewis).
Plusieurs auteurs créent des relations dialogiques entretenant des liens avec d’autres énoncés mais aussi dans des réalisations collectives. Il est regrettable que ce caractère pluriel ne soit d’abord renvoyé qu’à des partages théoriques envers les critiques ou pratiques avec les techniciens du livre pour leur fabrication.
Les relations privilégiées de ces photographes avec les communautés auxquelles ils sont liés ne sont pas vraiment explicitées, ce qui est un des traits significatifs du courant des fictions documentaires. Malgré l’immense érudition universitaire de ce livre on ne peut que s’étonner que notre livre chez Scala avec Yannick Vigouroux Les fictions documentaires en photographie ne soit pas mentionné, pas plus que les 7 ans du festival éponyme de Carcassonne organisé avec le GRAPh avant que la ville ne cède à sa dramatique RNisation. Ce courant est pourtant abondamment représenté dans l’essai : Laia Abril, Martin Barzilai, Raphael Dallaporta, Camille Gharbi, Arno Gisinger, Marc Pataut, Catherine Poncin, Martha Rossler, Gilles Saussier. Hortense Soichet… ! Si l’on devait se convaincre de la vitalité de ce courant il n’est que de voir ses représentants à l’actuelle Biennale de Venise : Kader Attia, Sami Bajoli, Eric Baudelaire, Hadjithomas et Joreige, Walid Raad ou Yoshiko Shimada. Nous avons toujours et à plusieurs défendu les recherches de Danielle Méaux, sur notre revue en ligne, nous pouvons bien sûr attendre un droit de réponse de sa part à ce sujet.
Les deux derniers chapitres poursuivent avec un grand intérêt l’étude des livres aussi bien quant aux partages de création que sur la plasticité de ces avancées éditoriales. Ainsi Angeniet Berkers dans Lebensborn (Delpire) revient sur la politique nataliste du Reich qui rappelle l’antériorité des enlèvements d’enfants par les nazis sur les actuelles exactions de Poutine en Ukraine. Le couple Philippe Bazin, Christiane Vollaire est justement évoqué à propos du Milieu de nulle part (Créaphis) qui illustre les situations des demandeurs d’asile. Dans Petrochemical America (Paperback) Richard Misrach partage son approche des usines pétrochimiques de la « cancer valley » avec le paysagiste Kate Orff.
Pour booster la plasticité de leurs recherches certains créateurs n’hésitent pas à avoir recours à des dispositifs de création tout à fait originaux. Julien Coquentin dans Oreille coupée (lamaindonne) capte le retour des loups avec des pièges nocturnes, les images floues non fixées et scannées sont tirées en cyanotype sur un papier mince semi-translucide. Karin Kal pour rendre compte des paysages de Kabylie dans Mons Ferratus (Atelier EXB) lors de prises de vue de nuit, éclairées avec des sources lumineuses partielles, laissant d’importantes zones dans un noir intense, dramatisant ces sites. Pour Bilateral (Poursuite) Samuel Gratacap filme des migrants avec des caméras thermiques, ou leur silhouette prises dans des brumes, l’ensemble étant réuni dans cinq cahiers avec chacun son graphisme propre.Dans Ruins (GwinZegal) Raphaël Dallaporta regroupe dans un coffret des feuilles de différents formats jusqu’à l’affiche, ses observations archéologiques en Afghanistan étant réalisées avec un drone. Pour témoigner de la déforestation, José Diniz dans Solidao (auto-édition) imagine un leporello sur papier épais. C’est encore un coffret qu’Alfredo Jaar utilise dans Inferno&Paradise (L’Artiere) pour y accueillir un carnet à spirales reproduisant les photos que le plasticien avait commandées à divers reporters pires et plus beaux moments en face-à-face.


Le dernier chapitre utilise habilement le concept de re-enacment, entre représentation et performance familiarisé par de nombreux chorégraphes contemporains. Dans son auto-édition State of Emergency Max Pinckers réactivant les combattants Mau Mau au Kenya dans les années 1950 fait rejouer à des témoins âgés des rituels de prestation de serment, scènes de combat, d’interrogatoires ou de tortures, ces images côtoient les rares documents subsistants de ces situations. Agnès Geoffrey et la critique Vanessa Desclaux nous donnent une relecture des « écoles de préservation »pour les jeunes filles. Elles complètent des documents administratifs, de coupures de presse, avec des rapports d’inspection et une écriture poétique dont témoigne le titre : Elles obliquent, Elles obstinent, Elles tempètent (Textuel). Les cahiers d’images recueillent les performances dansées de jeunes performeuses.
Un glossaire de l’édition photographique complète cette approche singulière qui permet de nombreuses découvertes dans ce domaine de création spécifique autour du documentaire en images.