La 61e édition de la Biennale de Venise s’ouvre sous le signe du deuil. Sa directrice artistique, Koyo Kouoh, première femme originaire d’Afrique appelée à diriger la manifestation, est décédée brutalement en mai dernier, un an avant l’inauguration. Cette disparition a profondément marqué une édition dont l’équipe curatoriale a néanmoins poursuivi avec fidélité la vision élaborée par Kouoh : une biennale attentive aux périphéries, aux récits minorés et à la dimension sensible de l’expérience artistique.
Intitulée In Minor Keys, l’exposition internationale réunit plus d’une centaine d’artistes et de collectifs, dont beaucoup issus du continent africain. Le projet curatorial interroge moins l’objet d’art que les conditions de l’expérience esthétique elle-même : la relation à l’autre, la mémoire, le rituel, la lenteur ou encore la transmission. Plusieurs sections structurent ce parcours discursif et sensoriel. Shrines rassemble ainsi des œuvres spirituelles et politiques, notamment celles du Sénégalais Issa Samb ou de l’artiste afro-américaine Beverly Buchanan ; Processions convoque carnavals et cérémonies collectives ; Schools imagine des écosystèmes artistiques émancipés des logiques du marché ; tandis que Rest ouvre des espaces de décélération et de méditation.
Poétique et profondément politique, cette édition a pourtant été traversée par les tensions géopolitiques contemporaines. Avant même l’ouverture, des artistes et commissaires ont fait pression sur la présidence de la Biennale afin d’exclure les représentations israélienne et russe. Durant la semaine inaugurale, manifestations et fermetures temporaires de pavillons ont rappelé combien l’art contemporain demeure poreux aux conflits du monde. Le titre In Minor Keys (« en tonalités mineures ») ne traduit qu’imparfaitement l’ambition curatoriale. Dans le contexte chaotique actuel, il apparaît surtout comme une invitation à écouter les voix marginales, les récits fragiles et les formes discrètes de résistance. Fidèle à la pensée universaliste de Koyo Kouoh, cette Biennale affirme que l’art, au-delà de sa matérialité, demeure avant tout une expérience relationnelle.
Les femmes au cœur des pavillons nationaux
Cette édition s’inscrit plus largement dans un paysage artistique où la question de la représentation féminine occupe une place centrale. Koyo Kouoh a accordé une visibilité importante aux artistes issues de minorités et constitué un jury exclusivement féminin, lequel démissionnera finalement à la suite des controverses entourant la présidence de la Biennale. Sans que le genre ne constitue nécessairement le fil conducteur des pavillons nationaux, de nombreuses propositions marquantes étaient portées par des artistes femmes.
Le pavillon allemand figure parmi les plus convaincants. Fidèle à une tradition critique propre à l’Allemagne, il interroge à nouveau l’histoire même du bâtiment des Giardini, construit dans les années 1930 sous l’architecture nazie. Depuis Hans Haacke et son célèbre Germania en 1993 jusqu’à Maria Eichhorn en 2022, ce pavillon est régulièrement devenu le sujet de sa propre déconstruction. Pour cette édition, la commissaire Kathleen Reinhardt réunit Henrike Naumann, décédée en février 2026, et Sung Tieu, deux artistes dont les œuvres explorent les mémoires de l’Allemagne de l’Est et les récits migratoires vietnamiens. Henrike Naumann, née en 1984 à Zwickau, alors en Allemagne de l’Est, et Sung Tieu, née en 1987 au Vietnam avant d’émigrer à Berlin avec sa mère pour rejoindre son père, ouvrier à Leipzig, interrogent chacune à leur manière les héritages politiques, sociaux et intimes de l’histoire allemande contemporaine. Alors que Henrike Naumann s’intéresse aux couleurs spécifiques, notamment au vert menthe caractéristique des anciennes casernes soviétiques abandonnées en RDA, créant à l’intérieur du pavillon une atmosphère mêlant histoire personnelle et histoire politique, Sung Tieu recouvre l’extérieur du pavillon de millions de petites mosaïques évoquant les façades d’immeubles ouvriers où elle a grandi. Derrière l’esthétique minimaliste de ses installations se déploient des narrations autobiographiques liées à l’histoire des travailleurs vietnamiens en RDA. Intitulé Ruine, le pavillon réactive les fantômes du colonialisme, de la réunification et de la mémoire architecturale.
Le pavillon brésilien, sous le commissariat de Diana Lima, réunit quant à lui deux figures majeures de l’art contemporain brésilien : Adriana Varejão et Rosana Paulino. Sous le titre Comigo ninguém pode (« Personne ne peut me battre »), l’exposition aborde avec lyrisme les héritages coloniaux et célèbre les subjectivités noires féminines. Si certaines œuvres frappent par leur puissance plastique, la scénographie peine toutefois à créer un véritable dialogue entre les deux artistes.
Au pavillon britannique, Lubaina Himid présente Predicting History: Testing Translation, une série de grandes peintures où l’histoire coloniale est abordée à travers les thèmes du déplacement, de la mémoire et de l’appartenance. Certaines inscriptions, telles que « Can flies settle here? » ou « Can poison taste delicious? », introduisent une inquiétude sourde derrière des scènes apparemment paisibles. Himid rappelle ainsi combien le confort peut devenir un lieu d’amnésie politique.
Le pavillon indien, intitulé Geographies of Distance. Remembering Home, explore la maison comme espace de mémoire et de déplacement. L’installation Permanent Address de Sumakshi Singh compte parmi les propositions émouvantes de cette édition. À l’aide de fils de soie, de coton et de nylon tendus sur des structures métalliques, l’artiste reconstitue de manière translucide la maison détruite de ses grands-parents à New Delhi. Le visiteur évolue dans un espace fantomatique où l’architecture devient souvenir fragile.

Les questions géopolitiques traversent également le pavillon roumain, où Anca Benera, en duo avec Arnold Estefan, transforme la mer Noire en archive sensible des conflits contemporains. Sculptures, vidéos et paysages sonores composent une expérience immersive autour des tensions écologiques et militaires de cette région.
Au pavillon polonais, Bogna Burska et Daniel Kotowski signent Liquid Tongues, l’une des œuvres marquantes et cohérentes avec l’esprit de Minor Keys. Leur installation vidéo met en scène un chœur composé de personnes sourdes et entendantes interprétant chants de baleines et systèmes de communication hybrides en anglais et en langue des signes. Malgré une esthétique parfois répétitive, l’œuvre déploie une puissance émotionnelle réelle et propose une réflexion subtile sur les langues marginalisées et les mémoires invisibles.

La Lituanie présente une proposition particulièrement remarquable avec Eglė Budvytytė, dont les doubles projections vidéo plongent le spectateur dans une transe sensorielle filmée dans des grottes du sud de l’Italie. Le mouvement énigmatique des protagonistes, la qualité des images comme de l’environnement sonore composent une expérience hypnotique d’une grande maîtrise formelle.
Dans un registre plus frontal, Maja Malou Lyse investit le pavillon danois sous le commissariat de Chus Martínez avec une installation qui interroge l’addiction aux écrans, la disparition de l’intimité et les anxiétés contemporaines autour de la fertilité masculine. Inspirée par des études sur la stimulation sexuelle virtuelle, l’artiste présente images pornographiques et dispositifs vidéo dans une installation volontairement inconfortable.
Le pavillon français, porté par Yto Barrada, suscite davantage de réserves. Malgré une promesse documentaire et poétique, le parcours peine à donner corps aux ambitions théoriques annoncées dans les textes introductifs. Quelques panneaux typographiques ludiques comme « YTO OU TARD » ou « SATURNE, SATURNE, SATURNE, ÇA TOURNE », retiennent néanmoins l’attention.
L’humour noir irrigue au contraire avec efficacité le pavillon luxembourgeois, où Aline Bouvy présente La Merde. En arrivant au pavillon, le spectateur découvre une imposante structure d’acier à la surface miroitée, au pied de laquelle se déploie la sculpture hybride ET The Excremental, inspirée de l’univers de Steven Spielberg tout en renvoyant aux formes corporelles et à l’imaginaire organique propres à Aline Bouvy. Le film, qu’on décèle en contournant la structure, explore différentes situations vécues par ce personnage principal insolite, de la salle de classe, sans doute la séquence la plus marquante, aux moments d’intimité, en passant par les transports publics. À travers une figure anthropomorphe d’excrément féminin, l’artiste attaque les normes de pureté et les mécanismes sociaux du rejet. Entre grotesque et critique sociale, l’installation vidéo joue d’une esthétique volontairement abjecte pour mieux questionner les corps non conformes.
Plus spectaculaire, encore, la performeuse autrichienne Florentina Holzinger transforme le pavillon autrichien en manifeste féministe radical. Assailli par des files d’attente interminables, le pavillon repose sur des performances physiques extrêmes exécutées par un casting exclusivement féminin. Ici, le corps devient autant espace de libération que terrain de confrontation politique. La fascination du public, souvent partagé entre admiration, malaise et curiosité voyeuriste, fait également partie intégrante du dispositif imaginé par Holzinger, qui met en tension le regard porté sur les corps féminins et les mécanismes de leur exposition spectaculaire.

Le pavillon belge, confié à Miet Warlop, chorégraphe et plasticienne, prolonge cette dimension performative avec IT NEVER SSST. Dans une arène traversée de textes, de musique et de gestes répétitifs, des groupes de jeunes activent des rituels collectifs où la fragilité du langage rejoint celle du lien social. La rythmique des percussions constitue l’ossature sonore de l’œuvre et, associée aux mouvements des performeurs luttant contre l’épuisement, engendre une énergie presque transcendantale.

Enfin, le pavillon du Saint-Siège offre une conclusion méditative à cette traversée saturée d’images et de discours. Intitulée L’oreille est l’œil de l’âme, l’exposition rend hommage à Hildegarde de Bingen, mystique bénédictine du XIIe siècle, sous la direction de Hans Ulrich Obrist et Ben Vickers et en collaboration avec le collectif Soundwalk Collective. Dans un jardin de Cannaregio, vingt-quatre artistes, parmi lesquels Brian Eno, Meredith Monk ou Patti Smith, composent un parcours sonore invitant à la décélération et à la méditation.
Au terme de cette Biennale foisonnante demeure l’impression d’une édition profondément attentive aux fragilités contemporaines, donnant voix aux minorités et portant son regard vers les périphéries. Entre mémoire, spiritualité, corps et récits minoritaires, In Minor Keys propose finalement une autre manière d’habiter le monde, moins bruyante peut-être, mais plus sensible aux formes discrètes de résistance.