Suzanne Lafont au CCCOD à Tours, comment mieux nommer le monde

Le Centre de création Contemporaine Olivier Debré accueille Suzanne Lafont pour « Intrigues et notes pour une comédie institutionnelle » jusqu’au 14 juin 2026 dans un commissariat d’Isabelle Reiher. Dans une grande salle noire, nulle image encadrée au mur, mais un diaporama numérique projeté vers six écrans et une installation de tirages pigmentaires sur support transparent présenté sur quinze tables lumineuses. Grâce à ce dispositif constituant une sorte de plateau technique attirant, elle scénarise le dialogue entre école d’art et musée. 

Après des études de littérature et de philosophie, Suzanne Lafont est active en photographie depuis la fin des années 1980, ce qui lui a valu une reconnaissance internationale. Elle vit entre Paris et Bruxelles et est représentée par la galerie luxembourgeoise Erna Hecey. 

Cette exposition tourangelle est l’occasion d’un retour dans ces lieux qui accueillirent avant 2017 l’École Supérieure des Beaux-Arts où elle a enseigné. C’est aussi la possibilité de poursuivre et de développer son questionnement radical sur la mise en situation du langage à travers ses formes dérivées. 

Ce qui fait la force du travail de Suzanne Lafont, c’est la continuité de ses préoccupations aussi bien concernant les objets que les portraits de jeunes gens en situation. Ici, ce qui en fait foi est la projection dans l’auditorium attenant à la salle principale des Indexes, thésaurus de ses données-images conservées depuis 1987. Ils ont connu au moins trois versions antérieures en 2015, 2017 et 2025. Chaque index, au nombre de trois, comprend au moins 400 images dans une sélection que l’on retrouve dans les deux versions associées à des mots ou expressions courtes en anglais et en français. Ces doublets images textes peuvent être quasi tautologiques ou parfois critiques avec une dimension ironique.

Certaines de ces images en deux ou trois exemplaires circulent latéralement sur les écrans des six plots, intrigues les rapprochant d’autres mots. Le dévoilement lentement minuté de ces short stories nous incite à réfléchir sur ce qui justifie les instances de nomination. 

La source des images transparentes présentées à plat comme des textes circulant en bandeau entre les deux séries est l’intelligence artificielle. Les prompts formulés permettent de créer des portraits d’étudiant(e)s censé(e)s être les médiateurs de la prochaine exposition. Les paroles étudiantes ne sont pas retranscrites, en revanche, la bande passante du texte agit comme une voix off appartenant à l’autorité qui discrédite tous leurs prétendus arguments. Ce dialogue de sourds justifie le titre de comédie institutionnelle. Les poses des jeunes gens devant le bâtiment lui aussi imaginé renvoient dans leurs attitudes corporelles, dos, face ou profil à celle des précédents modèles de la photographe. Une seule étudiante est représentée devant un ordinateur. 

Sous les deux lignes supérieures portraits dans des médaillons circulaires et textes de la dispute est ajoutée un ensemble de vues en diptyques et plans serrés sur les pièces d’un musée entre deux expositions avec ses cimaises vides et des matériaux en désordre au sol.

Cette même structure tripartite est reprise dans les pages du leporello qui fait office de catalogue en tant que livre d’artiste. Au verso, un dialogue lui aussi en français et en anglais est mené entre l’artiste et Sabeth Buchman, historienne de l’art et critique allemande, membre de la rédaction de la revue Text zur Kunst. La photographe y révèle la continuité de sa démarche avec une de ses œuvres de 2011, Situation Comédie, réalisée en hommage au collectif d’artistes canadiens General Idea. Elle précise : « Les images sont conçues comme des cartes à jouer. » Interrogée sur les dispositions techniques et sociales documentaires et fictives de ses productions, elle revendique l’interdépendance entre l’image et le langage, les contextes sociaux et culturels et ajoute « cryptée l’image se feuillète comme les pages d’un livre. »

Sur cette scène technique se joue la comédie entre les deux institutions, elle interroge avec ses dialogues muets entre images et textes les rapports de pouvoir et de possibles nouvelles formes langagières aptes à nommer le monde.