Le maire RN de Vauvert vient de censurer l’exposition de photographie de Sylvain Brino, prévue de longue date. Il avoue ses raisons idéologiques en parlant du soutien de l’artiste à LFI, ce qui n’a rien à voir avec son travail poétique sur les cabanes de Lunel, héritières des cabanes à sel du XIIIe siècle. Voilà le vrai visage de l’extrême droite dans notre pays.
Sylvain Brino est en retraite de l’École supérieure d’art de Montpellier où il a formé plusieurs générations d’artistes. Entre traces du temps et fragments du réel, ses images proposent une véritable archéologie poétique des territoires et des espaces oubliés.
Nous reprenons ici son texte paru sur https://journals.openedition.org/tc/5412
J’ai découvert les « cabanes de Lunel » il y a quelques décennies. Elles sont les héritières des cabanes à sel du XIIIe siècle qui ont ensuite évolué vers un habitat de pêcheurs chasseurs et enfin vers un habitat alternatif et de loisirs. Ces constructions dressées de « bric et de broc » avec des matériaux de récupération ont un aspect hautement pittoresque qui fait le bonheur des peintres et des chasseurs d’images. Ma longue présence sur le terrain a créé des liens avec la communauté diversifiée des cabaniers. À leur invitation, j’ai découvert l’intimité douillette des intérieurs habités. Refusant le cliché, la curiosité et mon regard de plasticien ont ensuite fait dériver l’intérêt vers les cabanes oubliées.
L’approche a été prudente, progressiste. Quelques objets étranges, détournés de leur fonction originelle, ponctuent le paysage. Une cabine téléphonique devient un lieu d’aisance, le « cagadou », une remorque à vendanges est transformée en gril géant, un plateau de charrette constitue une table démesurée à toute épreuve…
Les cercles de reconnaissance autour des cabanes ont ensuite laissé émerger les « réserves », véritables conservatoires, amoncellement latent d’objets disparates et ressource de matériaux « qui peuvent toujours servir ». Dans ces images d’accumulations aléatoires, une organisation générée par la lumière, le clair-obscur, ressort de façon évidente. Ici la lumière est de même nature que la poussière : corpusculaire, puissante d’abord dans le faisceau, puis diffuse ensuite, vite heureuse par le noir. L’effet miroir de l’étang et du canal induit une dominante chromatique verte qui unifie l’éclairement de toutes les scènes. Pour moi, la référence est d’ordre pictural, la notion de « nature morte » m’apparaît alors que je photographie. La pénombre, qui entraîne une prise de vue en haute sensibilité, donne un grain à l’image, substitut de la touche des pointillistes.
Mais les cabanes les plus anciennes étaient résistantes, impénétrables, portes et fenêtres obturées, parois de bois revêtues de tôles goudronnées. Elles avaient un aspect massif de conteneur à l’épreuve du temps, protégées par la présence imaginée d’un cabanier disparu. Un lieu de vie abandonné mais occupé. Quelques planches disjointes, un volet qui bâille laissent cependant entrevoir les intérieurs. Bras tendu, en aveugle, j’ai glissé mon appareil dans ces béances providentielles. L’image des pilleurs de tombes étrusques qui explorent l’intérieur des sépultures en y introduisant une sonde endoscopique m’est revenue en mémoire. Malgré l’excitation du moment due à la découverte des premiers clichés, l’idée de la profanation me troublait. J’ai survolé les lieux sur la pointe des pieds, attentivement à n’inscrire aucune trace parasite dans la poussière accumulée, avec pour règle absolue l’interdiction de déplacer le moindre objet ou de modifier la faible lumière ambiante. J’ai décidé aussi d’accepter les noirs, chargés d’inconnu et de refuser les expositions multiples.
Ces compositions offertes et silencieuses sont bien à l’origine de mon travail, dans le projet de restituer cet état de latence. Dans un temps suspendu, les objets, rassemblés en compositions improbables, laissent entier le mystère du scénario de l’abandon. Cette question devient le sujet véritable ; l’enquête reste vaine. Nous devenons spectateur-enquêteur-protagoniste d’un scénario dont le sens nous échappe en l’absence forte des véritables acteurs.




