Le Syndrome de Bonnard — Ou l’impermanence des œuvres

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Le syndrome de Bonnard — Ou l’impermanence des œuvres

avec Béatrice Balcou, Jean-Luc Blanc, Camille Blatrix, Maurice Blaussyld, Michel Blazy, Pierre Bonnard, Étienne Bossut, Émilie Brout & Maxime Marion, Grégory Chatonsky, Stéphanie Cherpin/Maria Corvocane ft. Salomé Botella, Nina Childress, Gaëlle Choisne, Jagna Ciuchta ft. Melanie Counsell, Bady Dalloul, Koenraad Dedobbeleer, Jason Dodge, Mimosa Echard et Christophe Lemaitre, Ryan Gander, Núria Güell, Ramin Haerizadeh, Rokni Haerizadeh et Hesam Rahmanian, My-Lan Hoang-Thuy, It’s Our Playground, Euridice Zaituna Kala, Marie Lund, Liz Magor, François Morellet, Pierre Paulin, Paola Siri Renard, Clément Rodzielski, Joe Scanlan, Charlotte Simonnet, John Smith, Batia Suter, Joëlle Tuerlinckx, Daniel Turner. Commissariat Le Bureau

Exposition du 14 février au 19 juillet 2026 au Plateau (23 rue des Alouettes, 75019 Paris) et aux Réserves du FRAC Île-de-France (43 rue de la Commune de Paris, 93230 Romainville).

Vue de l’exposition Le Syndrome de Bonnard — Ou l’impermanence des œuvres, Frac Île-de-France, Le Plateau, Paris / Photo : Aurélien Mole

Une œuvre d’art, dans sa matérialité comme dans son concept, est-elle terminée quand elle est acquise dans une collection publique ? Entre-t-elle dans un catalogue qui la rend immuable ? Ou, peut-elle être réinventée, réactivée, rejouée dans un nouvel imaginaire de regards et de récits amalgamant son histoire et son actualité, conservation et transformation ? L’œuvre d’art, conservée dans les collections, est-elle achevée et inachevable ? Après une exposition qui laissait ouvertes de multiples questions à la Villa du Parc (Annemasse) autour de la collection du MAMCO (Genève) en 2014, le collectif Le Bureau/récidive avec « le récit fantasmé d’un paradigme bonnardien » — selon les anecdotes prêtées à Pierre Bonnard retouchant ses œuvres jusque dans les musées et chez les collectionneurs — des collections du FRAC Île-de-France en deux lieux, au Plateau et aux Réserves à Romainville, et en de multiples projets hors les murs. Réuni autour de Terrasse dans le midi de Pierre Bonnard (1925), l’accrochage des œuvres de plus d’une trentaine d’artistes met en jeu un espace d’impermanence où se nouent des dialogues recommencés dans le voisinage des œuvres, où se réinvente, dans l’expérience des regards mêlés, la plasticité des récits. Des cartons de couleur — peut-être éphémères —, épinglés sur les cartels, les doublent, entrainant le spectateur dans des détours et des bifurcations qui réinventent l’imaginaire des interprétations en une multiplicité de résonances.

Jean-Luc Blanc ouvre ses archives, issues de la collecte de sources hétérogènes (cinéma, presse, revues, cartes postales, publicités…), au public dans un rayonnage et sur une table de consultation. Il en extrait des figures qu’il reproduit à l’huile en camaïeu. Frontale, lumineuse, en écho au tableau de Pierre Bonnard, l’image du portrait et de la pose figée se trouble, se fragilise en étrangeté. Les miroirs déformés et déformants de Jagna Ciuchta égarent l’espace d’exposition et les œuvres, les brouillent de la déambulation et du regard des visiteurs. De ce monde mouvant, intervenant sur l’œuvre, Mélanie Counsell interpelle le public par des phrases énigmatiques à détacher et emporter. Dans un jeu du reflet et du caché, réverbérées par les miroirs, les caisses fermées de Maurice Blaussyld, dont le cartel énumère les matériaux, réels ou potentiels, mettent en mystère le temps présent et à venir de l’exposition, dont l’installation de Joëlle Tuerlinckx en inscrit l’actualité dans les traces et les potentialités de la présentation. En réfraction et à distance des miroirs, les bribes d’images de My-Lan Hoang-Thuy s’ourdissent dans la surface acrylique en boro de saisons incertaines.

Vue de l’exposition Le Syndrome de Bonnard — Ou l’impermanence des œuvres, Frac Île-de-France, Le Plateau, Paris / Photo : Aurélien Mole

La grande aiguille d’une horloge démantelée constamment réinvestie de touches colorées, les repeints indéfinis de l’esquisse d’un rideau de scène, les feuilles imprimées de fragments de lettre « A » fixées au mur par des adhésifs qui en couvrent peu à peu le motif de Clément Rodzielski, semblent disputer l’effacement et le durable aux sculptures de cuivre et de laiton de Charlotte Simonnet. Comme des lianes métalliques terminées en rubans attrape-mouches greffées à la tuyauterie, les sculptures pendent des plafonds et, en cohabitation avec les œuvres des autres artistes, contaminent les espaces d’exposition, protection métaphorique des œuvres ou rappel symbolique des mouches peintes des maîtres anciens.

Les œuvres, une fois entrées dans les collections publiques, ouvrent, par rapprochements et confrontations du proche et du différent, « l’éventail des reprises, des variations et des jeux d’intervalle » (Nina Childress), une logique sensible et rationnelle de l’hétéroclite. L’invention et l’organisation de l’archive, par la collecte d’objets et d’images trouvés ou les découvertes « au fil des navigations et des algorithmes », provenant du fonds propre des artistes, points de départ à la création (Jean-Luc Blanc), déplient les potentialités indéfinies et non statiques de réemplois, d’agencements (Batia Suter), de collages (Bady Dalloul), de jeux de référentialité (Gaëlle Choisne), de « superpositions aléatoires d’images évanescentes » (It’s Our Playground, Camille Le Houezec et Jocelyn Villemont), du croisement d’artefacts et de textes générés par l’IA (Grégory Chatonsky) ou de films infinis que découpe seule la conscience du spectateur (Émilie Brout et Maxime Marion).

Vue de l’exposition Le Syndrome de Bonnard — Ou l’impermanence des œuvres, Frac Île-de-France, Le Plateau, Paris / Photo : Aurélien Mole

L’exposition, comme événement, est aussi le moment d’une nouvelle intervention de l’artiste sur l’œuvre, figée un temps dans les collections (François Morellet) ; elle est, en amont et en aval, le temps et le lieu d’infléchissement du travail de l’artiste, de reconstitutions en abyme (Ryan Gander), de nouvelles perspectives de collaboration, plus ou moins fictionnelles, ou d’exploration (Stéphanie Cherpin / Maria Corvocane, Salomé Botella). Ruptures et continuité participent à la configuration de l’œuvre dans ses artefacts et son histoire (John Smith). Les œuvres protocolaires, à la réalisation liée à une machine ou déléguée, avec ou sans la collaboration de l’artiste, invitent à penser la permanence de l’idée et l’impermanence de sa forme (Michel Blazy) ; à s’emparer, dans son exposition matérielle ou virtuelle, du dialogue, constamment renouvelé de l’artiste, du collectionneur, du commissaire et du spectateur ; à fantasmer les lectures plurielles dans l’interaction formelle (Paola Siri Renard), les jeux référentiels (les Laocoons de Koenraad Dedobbeleer et Étienne Bossut), les rapprochements, plus ou moins ambigus, avec les œuvres alentour (Marie Lund et Liz Magor) et l’agencement architectural (Charlotte Simonnet) et synesthésique de l’espace d’exposition.

L’impermanence est aussi le fait du public. Opaque, l’expérience esthétique est affaire d’interprétations, liée plus ou moins au vécu, qui met à distance l’intention, le contexte de création et de réception et le regard du spectateur (Núria Guëll) ; poreuse aux évolutions des problématiques de l’altérité, la création devient l’espace critique de nouvelles lectures (Joe Scanlan intervenant sur L’Orientalisme d’Edward Saïd), elle refaçonne les récits médiatiques (Rokni Haerizadeh, Ramin Haerizadeh et Hesam Rahmanian) ; elle comble les non-vus et les absences de l’histoire des arts (Euridice Zaituna Kala) ; elle met en scène la variabilité des sensations et des émotions en fonction des outils d’enregistrement et de diffusion des images (Pierre Paulin), des conditions de leur captation (Christophe Lemaitre et Mimosa Echard) ; elle joue sur l’idée du ready-made et de l’obsolescence de sa reconfiguration (Jason Dodge). Repentirs, repeints, restaurations posent le problème complexe de la pertinence historique et achronique de l’œuvre (Béatrice Balcou) réinventée dans et par les expositions.

Vue de l’exposition Le Syndrome de Bonnard — Ou l’impermanence des œuvres, Frac Île-de-France, Les Réserves, Romainville / Photo : Aurélien Mole

Dans les deux parcours, au Plateau et aux Réserves, dans l’écrin du papier hommage à la collection (Alain Rodriguez, Thomas Bizzari et Ivan Murit), l’exposition entraine le spectateur dans la pensée d’une réinvention indéfinie de celle-ci, dans l’imaginaire de la vie des œuvres, matérielles et immatérielles, de leur porosité à l’actualité et à la variabilité sensible, temporelle et spatiale, des regards et des récits qu’elles portent individuellement et en connexion entre elles.