La nouvelle fondation Cartier, la muséographie contemporaine repensée

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Entre Louvre et Bourse du Commerce la Capitale offre une nouvelle situation muséale exceptionnelle avec le déménagement de la Fondation Cartier qui s’installe place du Palais Royal dans un espace de 8 500 m² ouverts au public, au cœur de cette architecture modulable. Ce lieu inauguré fin octobre accueille l’« Exposition générale » visible jusqu’au 23 août 2026. Organisée en quatre parties thématiques son parcours rassemble près de 600 œuvres, qui profitent de liens renouvelés àl’architecture.

Fondée en 1984 à Jouy-en-Josas (Yvelines), la Fondation Cartier s’est installée en 1994, dans le bâtiment tout en transparence de Jean Nouvel, boulevard Raspail. Elle rouvre aujourd’hui place du Palais Royal à l’emplacement originel des Grands Magasins du Louvre devenus ensuite Le Louvre des antiquaires. L’ensemble du bâtiment hausmanien de nouveau réhabilité par Jean Nouvel a d’abord été évidé avant que n’y soient installés un ensemble de cinq plateaux mobiles réglables sur onze niveaux différents. Cela permet des espaces singularisés quant à la hauteur comme aux éclairages qui supposent une circulation fluide du public. Cela autorise aussi des vues plongeantes sur les niveaux intermédiaires. En lien au flux urbain du quartier le lieu dispose également de vitrines ouvertes sur les rues de Rivoli et Saint-Honoré. L’« Exposition générale » inaugurale regroupe une centaine d’artistes, collectifs compris, sélectionnés dans la collection par les deux commissaires, Grazia Quaroni et Béatrice Grenier.  

Le hall d’accueil reçoit les premiers éléments consacrés à la thématique des Machines darchitectureavec un dialogue entre La petite cathédrale d’Alessandro Mendini (1931-2019) à taille humaine agrémentée de parfum et de son, et l’installation des Rêves de ville de l’artiste de République Démocratique du Congo Bodys Isek Kingelez (1948-2015). Le premier, architecte, designer et théoricien italien représentant du postmodernisme, le second auteur d’un projet pour le Kinshasa du 3e millénaire, deux versions d’une approche utopique. Un peu plus loin dans l’exposition dans le même esprit on retrouvera les cellules blanches des Propositions dhabitations d’Absalon (1964-1993). 

Bodys Isek Kingelez

Deux autres champs thématiques concernent « Un monde réel » et « Making Things » on n’en constate pas toujours les différences en action. On y retrouve des artistes très connus comme Christian Boltanski (1944- 2021), le sculpteur américain (né en 1943) David Hammons figure du Black Arts Movement, la plasticienne féministe Annette Messager, ou le sculpteur belge Panamarenko (1940- 2019) et ses machines bricolées. Mais ils côtoient aussi bien des artistes africains comme le photographe malien Malick Sidibé (1936-2016), ou le peintre Chéri Samba (né en 1956) défendu par la fondation depuis les années 1990 à l’invitation de Jean de Loisy. 

Panamarenko et Alberola

Si l’on s’intéresse aux différentes techniques artistiques exposées on constate d’ailleurs que le pictural y est assez minoritaire, si ce n’est deux peintures murales de grand format de Jean-Michel Alberola. Parmi les découvertes il faut noter aussi la série de portraits de petits formats réalisés sur le vif par le graphiste et plasticien japonais Tadanori Yokoo (né en 1936). Intitulée simplement The inhabitants la série regroupe les figures les plus connues de l’art international toutes catégories confondues. 

Tadanori Yokoo

La vidéo n’est pas non plus très présente. Il est significatif d’y trouver une pièce de Bill Viola Nine Attempts to Achieve Immortality autoreprésentations de l’artiste pratiquant des apnées pour modifier un état de conscience. Une réalisation intéressante est due à Jonathan Vinel, Martin pleure est un montage de situations extraites du jeu vidéo Grand Theft Auto V. Parmi les duos collaboratifs on est heureux de retrouver ici Pierrick Sorin associé à Raymond Hains. À l’occasion de l’exposition « Les 3 Cartier. Du Grand Louvre aux 3 Cartier » Pierrick Sorin a suivi l’auteur le plus prolifique et novateur des Nouveaux Réalistes pour une balade vidéo Une journée avec Raymond.

Si l’on ne doit retenir que deux installations on peut apprécier dans une vitrine la fragilité du Paysage amoureux en verre de Murano de Jean-Michel Othoniel. Dans un esprit très différent l’artiste d’origine chinoise, naturalisé français Huang Yong Ping (1954-2019) développe une critique de l’art contemporain significatif de son action au sein du groupe post-dadaïste Xiamen Dada. Une grande table entourée de tabourets sont surmontés de tas d’écrits en papier mâché, ils font face à une grande photo en noir et blanc où sont présents Beuys, Kiefer, Kounellis et Cucchi lors d’une conférence commune en 1985. 

La pratique la mieux représentée est la photographie avec plusieurs monographies dont celle de Daido Moriyama (né en 1938) témoin de l’évolution des mœurs dans son Japon natal, notamment dans le quartier de Tokyo Shinjuku, où il se promène « en chien errant ». Dans une approche quasi anthropologique Claudia Andujar (née en 1931) brésilienne célèbre pour son soutien au peuple Yanomani expose ici Vertical 18, Papiu, State of Rondônia.Dans une visée similaire le plasticien allemand Lothar Baumgarten présente River Crossing, Kashorewetheri, où il poursuit une critique de l’histoire coloniale en soutien au même peuple vénézuelien. En lien à ces civilisations lointaines ces tirages dialoguent avec les sculptures de bois mort de Veio, artiste autodidacte originaire du Sertao au Brésil.

Huang Yong Ping
Veio

Autour de la photographie sont aussi réunis deux duos de créateurs. L’argentin Guillermo Kuitca (né en 1961) peintre et photographe recyclant des éléments cartographiques propose ses Eggleston Variations, relecture hommage de tirages de William Eggleston (né en 1939) auteur de The Democratic Forest qui semblent en capter l’énergie loin du seul sujet. Un autre duo réunit Oscar Munoz et Fernell Franco, le premier rend hommage au second après sa mort. Une installation El ejercicio de la empatia reconstitue son espace de travail tandis que des photos au mur de la sérieRetratos de Ciudas qui fragmentent des images mémoire urbaine de Cali, révélatrices des violences des cartels et de la guérilla qui en résulte.

Fernell Franco&Oscar Munoz

Bien entendu un tel commentaire critique reste partiel, ne peut être qu’incitateur à la visite, incomplet forcément devant l’ampleur de cet accrochage, devant la circulation nécessaire à travers les différents niveaux où il faut se laisser aller à l’errance, à la découverte des œuvres.