Les œuvres textiles de Solenne Jolivet transmettent une certaine vitalité. Elles réveillent en moi des impressions colorées, celles que l’on peut rencontrer durant des promenades dans différents milieux naturels. En plongeant notre regard dans la densité de couleurs de fils, nous pouvons cheminer et percevoir toutes sortes de formes organiques.
Tu travailles le fil comme un peintre qui utilise des pinceaux. Comment as-tu développé ta vision d’une pratique artistique entre volume et formes à plat ?
Je suis passionnée par la peinture et j’ai beaucoup dessiné. J’avais aussi envie de m’affranchir de tout ce qui existait en termes de broderie traditionnelle. D’où mon envie de travailler le fil en tant que tel, lui donner les mêmes attributs en tant qu’élément qui crée du contraste, des formes, qui procurent des dilutions exactement comme ce que peut faire la peinture. Par exemple, j’ai développé une technique de broderie à l’aiguille que j’appelle broderie compressée, qui permet de donner l’illusion d’une palette de peinture qu’on est venu écraser et figer.
Comment les formes naturelles que tu gardes en mémoire t’inspirent-elles ?
Mes œuvres émanent d’une intuition. Elles évoquent l’éruption, le bourgeonnement, les moments lorsqu’on est dans la nature. Je trouve qu’il y a une certaine prétention à souhaiter l’imiter, alors j’invente mes propres visions des fleurs, des roches, des vagues. Les œuvres d’art ont cette particularité d’élever le niveau des hommes, de les amener vers une forme de spiritualité. Nous, les artistes, avons également la capacité de nous évader, de nous réfugier dans notre création. Nous avons besoin d’être dans un cocon de lumière, dans un intérieur qui peut nous ramener vers l’extérieur. Mes œuvres ont pour vocation de nous amener à cheminer ailleurs, à songer aux paysages d’eau, de ciel, à des moments de variations de lumière dans la journée, au fait de regarder le soleil qui se lève. Elles évoquent ainsi des moments d’attention au monde permanent, des élans vitaux et reflètent ma fascination pour la synchronicité de la floraison du mimosa et d’autres plantes qui attirent mon regard. Je souhaite en effet suggérer le phénomène d’éclosion des fleurs qui signifie que le printemps arrive, qu’il s’agit là du début d’une histoire.
Tes œuvres me semblent faire allusion à ces instants où l’on suit telle ou telle couleur de plantes, de formes. Comment les couleurs jouent-elles sur nos sensations et nous rappellent à des souvenirs ?
Je ressens la nécessité de la couleur. Dans mon atelier, j’éprouve le besoin d’un horizon, du ciel. Les ciels imaginaires que je crée par la technique de la broderie de Lunéville ont pour origine mon rêve d’en voir des déjà vus ou lus. Ce sont des ciels que j’imagine depuis l’intimité de l’atelier, que j’ai pu voir dans des films, de science-fiction par exemple, inspirés par mes lectures d’ouvrages de Julien Gracq, Jean Giono, par mes voyages, passés ou à venir. Parfois, certaines pièces précédent mes voyages, La Réunion cette année. J’aimerai également partir en Namibie l’année prochaine. De nouvelles œuvres pourront naître à la suite de cette découverte.
Les œuvres que tu nommes Atolls m’amènent aussi bien à songer aux fleurs, aux coraux, aux remous de l’eau… De quelle manière les penses-tu aussi bien solitaires qu’associés ?
J’ai développé la technique des atolls lors de mon DSAA (Diplôme Supérieur d’Arts Appliqués) à l’école Duperré, en 2010. A cette occasion, j’ai travaillé sur la notion de la Terrae Incognitae, questionné la notion d’ailleurs, je me suis posé cette question : est-ce que l’île ne serait pas le négatif du lac ? Je souhaitais faire surface textile d’une façon qui n’existait pas encore et voulais en effet développer mes propres techniques. Les atolls, ces éléments de fils enroulés, me sont apparus comme une réponse à cette recherche. Depuis 5 ans, j’ai repris cette technique, développé son potentiel, à la fois sur le plan artistique et sur le plan artisanal.
Par ailleurs, je cherche toujours à tromper le regard du spectateur. En effet, en contemplant mes œuvres, la perception est troublée : Serait-ce de la peinture ou du dessin ? L’aspect du textile se découvre seulement en s’approchant. Cette notion de confusion entre les médiums est au cœur de mon travail artistique.
N’y-a-t-il pas dans ta pratique un désir de raviver une joie de penser aux paysages que nous gardons en nous, qui contribuent à notre imaginaire et nous invitent à méditer face à la beauté du monde vivant ?
Je suis assez fascinée par la notion de frontières entre le monde marin et le monde végétal. Les forêts sous-marines, moins évidentes et plus mystérieuses que les forêts terrestres, m’inspirent beaucoup. Ce pourquoi j’invente de nouvelles formes, à la croisée des milieux marins et végétaux, floraux et animaux.
Comment les couleurs dans tes œuvres que tu nommes les ciels imaginaires jouent-elles sur nos sensations et nous rappellent à des souvenirs ou à des rêves ?
Les ciels imaginaires sont des ciels que j’imagine depuis l’intimité de l’atelier. Ce sont des ciels que j’ai pu voir dans des films de science-fiction par exemple ou qui sont inspirés par mes lectures d’ouvrages de Julien Gracq, Jean Giono, de mes voyages, passés ou à venir. Parfois, certaines pièces précédent mes voyages (La Réunion cette année, et j’aimerai partir en Namibie l’année prochaine).
Au travers de tes œuvres, j’entrevois une manière de méditer face au cycle des saisons, de prêter attention à chaque instant passé à regarder les changements au sein de milieux naturels. Dans quelle attitude es-tu lorsque tu crées ?
De toutes les compétences à développer en tant qu’artiste, la broderie ou la manipulation des fils est toujours un moment de récompense. Je réalise mes œuvres de deux manières, soit je les pré-visualise longtemps à l’avance (parfois, plusieurs pièces sont nécessaires avant d’arriver à la bonne), soit elles naissent de manière très spontanée. La broderie en revanche nécessite un travail d’anticipation de la colorimétrie choisie. Je travaille en série, en exploitant les différentes techniques que je développe depuis des années : la broderie au crochet de Lunéville, la broderie à l’aiguille, et le tournage de fils.
Ne souhaites-tu pas voir tes œuvres se détacher du mur ?
Dans l’atelier en Creuse dans lequel j’ai déménagé fin février, il y a un jardin dans lequel, entre artistes, nous allons préparer une exposition en Octobre prochain. J’imagine alors prolonger les branches et les feuilles avec du fil… Après tout, les atolls sont constitués de kilomètres de fils qui viennent peu à peu former une surface, à l’image des cernes de croissance du tronc d’un arbre.


Tournage de fils, 42 x 37 cm

2025
Broderie au crochet de Lunéville, 30 x 21 cm

2025
Tournage de fils, 69 x 63 cm

