Visitant l’atelier de Jeanne-Sophie de Peretti, à l’image d’une cabane ouverte sur son jardin, j’ai ressenti chez cette artiste, une âme sensible, profondément attentive à chaque petit instant d’émerveillement, à regarder les oiseaux, les fleurs… à prendre le temps de se promener dans la campagne, à éveiller sa curiosité. Ses œuvres sont teintées d’une grande poésie, d’un attachement aux liens familiaux qui nous font grandir, que nous gardons en nous, nous font avancer et forgent notre attitude, notre éthique, notre philosophie de vie.
Pauline Lisowski : Comment l’installation de ton atelier à la campagne influence-t-elle ta création au quotidien ?
Jeanne-Sophie de Peretti : En vivant à la campagne, je suis pleinement présente à ce que je peux découvrir au quotidien. Ici, au bout de la rue, je peux aller me promener dans les champs, prêter attention au cycle de la nature. Dans mes peintures, j’intègre des éléments face auxquels je m’attarde, tels des moments d’éveil. La tendresse ne fait pas de bruit 2 est née de l’observation de la vigne rouge, rose, sublime, de la maison que j’ai intégré dans la peinture. Dans l’œuvre, réalisée à la gouache, pastel gras et broderie sur papier, Tout ce qui est dans la nature est aussi en nous III, j’ai décidé d’y inscrire des fleurs de poinsettia et des clémentines, des éléments qui ont également participé de mon quotidien. Mes peintures émanent ainsi de mon regard sur mon environnement proche. Les plantes, les fruits, les légumes m’appellent et j’aime particulièrement les insérer dans mes œuvres.
PL : De quelle manière ton expérience d’une dizaine d’années dans le secteur de l’art, du design et de la décoration d’intérieur a-t-elle pu nourrir ton élan d’artiste ?
J-S de P : Je retiens de mes derniers postes un goût pour les matières et les couleurs. J’étais en lien avec les artistes, les fournisseurs, les scénographes. Mon dernier emploi m’a conduite à aider beaucoup d’artistes et à mettre en œuvre des installations. Tous les virages que j’ai entrepris dans ma carrière m’ont nourri. Je regarde ce passé avec bienveillance.
PL : Ta pratique artistique reflète une certaine douceur. Pourrais-tu revenir sur cette attitude que tu cultives avec conviction ?
J-S de P : Dans le monde actuel, j’ai ressenti cette nécessité, en tant qu’artiste, de proposer des moments de tendresse et de douceur. Ce qui peut nous permettre de nous raccrocher à l’essentiel. C’est une attitude d’ancrage et d’amour. Les titres jouent beaucoup dans la création de mon travail, ils attirent les visiteurs, les spectateurs et témoignent de l’importance de pouvoir s’octroyer un moment de rêverie.
PL : Tu dis vouloir activer la vie intérieure du regardeur, offrir un moment de rêverie, un monde où tout un chacun peut se plonger pour raviver des souvenirs, les joies de l’enfance. De quelle manière penses-tu que tes œuvres puissent-elles nous offrir un instant de grâce, pour activer en nous des promesses, des désirs ?
J-S de P : Depuis que je suis toute petite, j’ai la chance de réussir à m’envoler dans mes rêves. Pour réaliser l’huile sur toile Au-dessus de toi, j’ai pensé à la maison de ma grand-mère en Aveyron, un lieu que j’ai souvent survolé, en rêve. J’avais aussi envie de lui rendre hommage. Dans mes œuvres, beaucoup d’éléments que j’intègre sont en relation avec la Corse, le territoire de mon père. Les relations à la famille, au terroir, à l’ancrage constituent le cœur de ma démarche. J’essaie également de garder dans ma technique beaucoup de transparence pour transmettre l’idée du rêve.
PL : Quelle est ta relation aux couleurs dans ta pratique artistique ?
J-S de P : J’ai une attirance pour la couleur bleue et toutes ses gammes. Je trouve qu’elle permet, comme plein de couleurs, de transmettre la profondeur de la nuit ainsi que sa lumière. C’est une couleur très apaisante. J’ai également besoin que les couleurs vibrent entre elles, que quelque chose se passe dans la couleur. Tous les bleus permettent d’amener la lumière. Je m’amuse à chercher de la profondeur. Mes huiles sur toile convoquent des jeux de transparence, de flous, un univers onirique.
PL : Comment, dans tes œuvres, la maison apparaît comme le cocon, le lieu de nos rêves, de relations avec nos proches ?
J-S de P : Je souhaite rendre hommage à tous ces lieux qui nous ont accueilli à un moment donné, qui ont reçu nos émotions, où nous passons souvent des années. Les maisons nous connaissent par cœur. Ces refuges contiennent nos émotions, sans bruit. J’ai créé des maisons en céramique, tel un village. Celles-ci demandent autant de patience. La maison représente à la fois des lieux intimes et universels, qui nous rassurent. On peut y savourer des moments joyeux, un certain bien-être. Mes œuvres évoquent des souvenirs de lieux connus. L’histoire des vies de ces habitats m’inspire également.
PL : La broderie prend une place dans ta pratique artistique et m’amène à y voir à nouveau de la minutie et de la patience. Comment cette technique a-t-elle pris place dans ton travail artistique ?
J-S de P : Ma grand-mère était gantière. Elle était très présente dans nos vies. Ma mère brodait et tricotait également. Elle tricote encore d’ailleurs. J’utilise la broderie de manière intime sur les tableaux. J’ai envie que cette technique poursuive le lien avec ma famille. Ces détails réalisés en broderie attirent alors l’œil du spectateur qui nécessairement doit s’approcher.
Poser des points de broderie constitue selon moi une manière de légitimer ce travail de femmes longtemps cantonné à l’invisibilité.
PL : Tu évoques la nuit rassurante… Quelles sont les émotions que tu traverses en peignant des paysages de nuit ?
J-S de P : Dans la nuit, je trouve un espace de liberté et de silence. En me laissant revivre des émotions la nuit, je travaille sur l’inaccessible. Pendant les rêves, tout nous semble possible. L’histoire des mythes d’émergence et les légendes de manière générale m’inspirent également.
PL : L’eau est présente dans un certain nombre de tes œuvres. Elle correspond aux flux, aux émotions qui nous traversent, invite à suivre notre rythme. Quel est ton rapport au moment présent et de quelle manière cherches-tu à ce que le regard circule face à tes tableaux ?
J-S de P : La circulation du regard est en effet très présente dans mes œuvres. Je peins l’eau de manière très frontale. Mes tableaux proposent une plongée dans l’eau, avec des vagues qui semblent s’approcher. Les symboliques de l’eau, la mémoire, la naissance, le reflet des émotions, de l’inconscient, du rêveur m’intéressent et je souhaite les transmettre au spectateur lorsqu’il contemple mes travaux. Je souhaite rappeler que nous sommes nés dans l’eau, que celle-ci constitue un cycle. Elle nettoie, guérit, symbolise la fertilité et la maternité. De fait, je représente l’eau de manière frontale afin qu’elle s’apparente à un miroir et qu’elle soit en nous.
PL : Certaines de tes œuvres proposent à la fois des moments d’immersion dans la peinture et d’autres une approche de l’ordre de l’intime. Peux-tu évoquer ces choix ?
J-S de P : Je souhaite que le spectateur puisse être absorbé, immergé en contemplant mes tableaux. Le format plus petit permet d’instaurer, au contraire, une complicité, une intimité avec le regardeur. Il s’agit ainsi de pouvoir offrir deux temps de contemplation.
PL : Tu éprouves une grande sensibilité face à la beauté des relations que nous pouvons avoir avec le végétal et l’animal. Quelles imaginaires souhaites-tu convoquer chez le spectateur ?
J-S de P : Lors d’une résidence à Guèche dans le Berry, j’ai vu un renard depuis une fenêtre qui donnait sur un champ. Il est revenu le deuxième jour. C’était donc une évidence pour moi de l’intégrer dans mes peintures. L’âne, très présent dans mes œuvres, renvoie à mes origines corses mais également au couple d’ânes dans un pré à côté de chez moi, que je vois régulièrement. Je me sens également reconnaissante de tout ce qui m’a été transmis. J’ai l’habitude de prêter attention au moment présent. Cette attitude est probablement liée au fait que j’ai passé du temps en Aveyron et en Corse, où l’attachement au territoire est fort, où une culture du terroir est encore présente.
PL : Tes œuvres me procurent une expérience propice à l’émerveillement. Penses-tu que cette capacité de voir le monde avec un œil toujours curieux puisse contribuer à restaurer notre désir de connaissance, d’apprécier chaque rencontre, découverte comme un cadeau ?
J-S de P : Je crois en l’émerveillement dans la nature et dans le regard. Je pars à la rencontre de mon enfant intérieur et m’autorise à réveiller l’enfant intérieur du regardeur. Il m’est également nécessaire de préserver une certaine liberté dans les choix de perspective et de couleurs afin de proposer une autre vision sur le monde que j’observe.

146 x 114 cm

76 x 56 cm

89 x 116 cm

38 x 30 cm
