Carla Maclard, Le bal des hirondelles

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Carla Maclard
Le bal des hirondelles
Coédition NAIMA et ESAD TALM Angers
Collection « Récits » dirigée par Christophe Le Gac
ISBN 978-2-37440-312-0
11,80 euros 
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«  […] chacun de nous a plusieurs vies […] tissées les unes aux autres, comme des fils qui se croisent tout au long de l’existence […] c’est en racontant nos histoire que l’ont défait les nœuds. »

Le récit peut-il ouvrir les silences de l’histoire familiale faite des espaces manquants, des transmissions aléatoires de grands-parents « aussi muets que la pierre » ; a-t-il le pouvoir de démêler l’histoire et le politique qui pénètrent les intimités, s’obligent dans les pensées et les perceptions ? La narratrice construit sa quête dans un journal, tenu entre septembre et avril, à Angers et à Caen, quelques photographies argentiques en noir et blanc et le retour avec sa sœur dans la maison vide de ses grands-parents en Normandie.

Le noir du café partagé, la fontaine d’Ain el Fouara – « — Si tu bois l’eau de la fontaine, retour obligatoire ! » –, les paysages d’enfance d’une rivière du pays d’Auge ou de la Seine au Havre, le vol des hirondelles…, en association sensible de symboles et de non-dits, « comme des liens au-dessus du vide », tissent ainsi peu à peu, au travers des histoires qui n’ont pas été racontées, le récit de soi à soi, le souvenir et la perte. 

Quand les générations précédentes ont appris à tout quitter, la langue, venue d’un ailleurs celé d’un voile de mémoire, non transmise, enfermée dans l’oubli par un père ou un grand-père taiseux, déjoue toute décolonisation intime. Le nom, les mots qui s’imprègnent dans le corps ne sont pas complètement d’ici et ne sont plus de cet ailleurs, de l’autre côté de la Méditerranée. « […] être colonisé, c’est ne pas manquer des choses dont on nous a privés ». La langue du quotidien, étrange familiarité de l’exil, ne porte plus les lieux, les paysages, les événements, les paroles et les regards de l’avant, de l’amazigh, de l’arabe occultés. Dans la construction d’une filiation imbriquée dans l’histoire, les documents officiels, les photographies, les objets permettent difficilement d’assembler une mémoire dispersée.

Dans cette quête de ce que le corps garde d’une mémoire brouillée, du rapport au monde imprégné du passé, les objets, les meubles, les photographies ont l’étrangeté d’une fracture. Portés par « le même regard face à l’absence et à l’oubli » sur l’Algérie découverte dans une boite de photos, les mots peuvent-ils alors faire sens d’un exil insaisissable ? 

Dans la maison vide des grands-parents où la pluie le long des baies vitrées floute l’extérieur, seuls le bruit des pas et le silence comblent les espaces entre les meubles. Une céramique berbère sur une étagère, la chambre, jadis protégée, de l’intimité, le tiroir d’une commode où s’entremêlent les objets d’une vie dérobée à la mémoire, des « objets qui constituent à eux seuls un langage » se relient aux souvenirs de l’enfant qui a vécu dans la maison, qui a accompagné son grand-père au café du village, aux promenades vers le moulin ou le ponton de la rivière, aux maisons ouvrières, à l’usine en ruine dont elle a photographié les fenêtres brisées et la grande cheminée, aux couleurs de la Seine, à l’autre rive : « L’histoire de mon grand-père a commencé par la fontaine et a continué vers la Seine. Je la regarde depuis sa fin, au pied des falaises qui font face aux vents des hauteurs et sur une rive qui permet d’en connaître une autre. »  Dans la familière étrangeté des signes, le récit construit ainsi des « cartes intérieures », les chemins d’une identité en mouvement comme la fluidité de l’eau ou le bal des hirondelles pour établir une relation au passé, à l’héritage de la langue de sa famille.