
Cabinet de curiosités #14 | BLEU DÉSIR
Yann Bagot, Stéphane Belzère, Awena Cozannet, Coskun, Patricia Erbelding, Laurence Nicola
Galerie Valérie Eymeric
33 rue Auguste Comte, Lyon
jusqu’au 24 janvier 2026
Commençons la nouvelle année sous le signe de la plénitude, quand la teinte chromatique évoquée par « Bleu Désir » célèbre en filigrane la mer autant que la note d’humeur.
L’exposition présentée à l’étage de la galerie Valerie Eymeric répond à la carte blanche qu’elle me proposa il y a pile un an. L’oscillation des marées rappelle le tempo immuable et pourtant imperceptiblement fluctuant des années…
Bleu Désir ; on pense aux traversées homériques et aux souvenirs de vacances l’été sur la plage. Manière de rattacher l’océan mythique à la mer d’aujourd’hui dans tout ce qu’elle entend comprend et suggère. Les remous au sens propre comme figuré, la fluidité comme transformation de la pensée, la transparence comme réalité…
Métaphore de ce grand buvard qui retient les récits et les impressions ; la mer en Bleu Désir reste le paysage intranquille du mouvement.
L’intimité du Cabinet permet de réunir pour la première fois 6 artistes rencontrés à l’occasion de différents articles écrits pour la presse papier. La plupart ne se connaissaient pas avant d’accoster ensemble sur la mezzanine de la galerie lyonnaise. On atteint le rivage de nouvelles images, telles que les paésines (pierre de rêve) de microplastiques échoués transformés par Laurence Nicola ou les capsules temporelles des diapositives anonymes développées à l’aquarelle par Stéphane Belzère. La poésie lumineuse s’imprime en rythme chez Yann Bagot et se contorsionne en remous sous les doigts d’Awena Cozannet. L’élan de l’encre des paréidolies de Patricia Erbelding rejoint les impressions sensuelles et scarifiées de Coskun.
L’onde parcourt la cimaise, glissant d’un ensemble d’œuvres à un autre, par des correspondances implicites de rythme et de lumière. Une entente qui fait la magie des accrochages, quand les pièces, au delà des attentes, parlent et dialoguent d’elles-mêmes, entre elles, établissant des correspondances insoupçonnées. Elles confirment la valeur de l’intuition, quand, au-delà les techniques et des histoires individuelles, une communauté implicite les traversent. C’est une dynamique qui se loge dans la souplesse des empreintes qu’elles soient transparentes ou pleines, figuratives ou matérialistes. À la manière d’une partition, l’installation dans son ensemble rapproche les tendances et les générations d’artistes. Contemporains et actifs, ils partagent une conscience sourde liée à la mémoire et à la contemplation, une forme de fluidité au monde qui traverse leur réflexion et leur présence à la Nature.
Bleu mythique, bleu craint ; désir doux, désir serein : Bleu désir rapproche l’horizon de la pensée qui supporte l’immensité. Une ode marine qui rejoint les deux bouts de l’espace, celui de l’infini et de l’intime.
Et pour chaque artiste, je vous partage une courte notice en divertimento.
Bonne visite !
Laurence d’Ist
Yann Bagot
Né en 1983, vit et travaille à Paris
En dessinant sur le motif, Yann Bagot déploie sur le papier les vibrations qui font paysages. Loin de représenter la véracité de ce qui l’entoure, il traduit davantage la vérité de l’immersion de son corps en entier dans l’environnement. En se laissant porter par les éléments et les conditions météorologiques avec lesquels il compose, l’encre de Chine transcrit en noir sur le blanc des feuilles les impressions d’une forêt, d’un littoral, d’une montagne ou de la pleine mer, lorsqu’il embarque en résidence sur la goélette Tara au cours de l’expédition scientifique Tara Europa. L’eau est omniprésente dans son travail. Qu’elle représente la rivière cascadante ou la mer ondulante, l’eau douce ou salée diluent l’encre et préparent le papier. Elle suscite mystère et émerveillement. De cette urgence climatique qui sous tend le travail de Bagot, l’approche du dessin rejoint une dimension performative. Qu’il partage par ailleurs avec ses complices, Kevin Lucbert et Nathanael Mikies pour des créations à six mains, réunis en tant que collectif Ensaders.
Pour l’exposition, une sélection de monotypes réalisés à la lecture du texte poignant « Eremia » de l’autrice Zinaïda Polimenova (paru aux Éditions du Chemin de fer), rejoignent la dimension charnelle du titre Bleu désir. Une cartographie des péripéties liées à l’exil qu’il transforme par l’esprit en encres de mémoire.

Représenté par la galerie Berthet-Aittouarès à Paris, exposé par la galerie Robet-Dantec à Nantes et Antoine Dupin à Saint-Méloir-des-Ondes, il participe aux foires Drawing Now, Salon Ddessin et Luxembourg Art Fair. Les résidences d’artistes nourrissent sa création, du Sénégal, en Suède ; de Cancale en Bretagne à Bruxelles…
Stéphane Belzère
Né en 1963, vit et travaille entre Paris et Cormeilles-en-Parisis (95)
Peintre de la lumière, Stéphane Belzère développe sur une vingtaine d’années une série qui prend comme sujet la transparence aqueuse et étrange des organes conservés dans les bocaux de la salle dite des « pièces molles » du muséum d’histoire naturelle de Paris où il passe ses nuits. Si le rendu est réaliste, l’atmosphère du liquide qui tamise l’image sous un jus glauque s’ouvrent sur l’imaginaire et le discours latent. À travers le motif du bocal, Belzère défend avec humour et maîtrise technique, une peinture figurative bien vivante !
Depuis 2019, il poursuit cette mise en abime dans sa nouvelle série des Diaquarelles. Métaphore du bocal au carré, la diapositive s’inscrit dans sa recherche de transparence. L’agrandissement à l’aquarelle dilue avec empathie le regard d’anonymes dans le rétro-éclairage du passé d’avant l’ère du téléphone portable ! Car le film photographique qui conserve des souvenirs immobiles de vacances, et des séquences d’histoires petites et grandes, ramène le sujet à son environnement : celui du cadre en carton flanqué de la marque du développeur ; le sceau d’une nouvelle peinture de genre.

Présenté par différentes galeries ces dernières années, parmi lesquelles RX, Jean-Marie. Oger (France), Mäder (Suisse), Lage Egal (Allemagne), Belzère participe aux foires Drawing now et Paper position Basel. Il reçoit la commande des vitraux de la cathédrale de Rodez, le prix de la fondation Sandoz et du musée de Pully en Suisse. Récemment, le musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg présente une rétrospective autour de la série des « Bocaux anatomiques » qui marque la peinture contemporaine, désormais dans ses collections.
Awena Cozannet
1974, vit et travaille à Romans-sur-Isère
Venue à la sculpture par le modelage, les créations d’Awena Cozannet confirment le travail de la main et la dimension performative de ses sculptures qu’elle photographie. Les matériaux qu’elle affectionne relèvent de ceux qui protègent et prolongent le corps en assurant une seconde peau à notre enveloppe. Ainsi, en les portant elle-même ou en y associant danseurs ou volontaires, elles les activent le temps de la performance. Écheveaux de laine, cordes, sangles synthétiques, ossature en métal, outils anciens, objets manufacturés sont liés entre eux à la manière d’une greffe. Des coutures telles des points sutures qui ondulent et croissent à la manière de racines.
La récente série « Remous » conçue pour l’exposition évoque la dynamique marine toujours en mouvement, métaphore du ressac des pensées qui bouillonnent et des actions qui s’emballent. Virgule, exclamation, suspension, interrogation glissent sur les formes de Cozannet qui, accrochées aux cimaises, décrivent en rythme un horizon bousculé. Cette fois-ci l’activation est mentale. Écume des jours, remous personnels, courants alternatifs… Les ondulations et torsions en camaïeu décrivent le centre de gravité de nos émotions en ébullition. Le remous est métaphore de crise, d’humeur, d’écho et de soulèvement…

Les résidences d’artiste la conduisent de Chine au Bangladesh, du Pakistan à la Birmanie ; puis, du musée Picasso de Vallauris, à Archipel Art contemporain de Saint-Gervais. Elle participe à Drawing now et Art Paris, et aux grands événements internationaux qui présentent l’art textile contemporain tels que le F.I.T.E. à Clermont-Ferrand, ou la Triennale Fibre et Textile de Riga (Lettonie). Invitée à la biennale internationale de sculptures de Saint-Paul-de-Vence, elle participe à plusieurs expositions de la fondation Datris pour la sculpture contemporaine.
Coskun
Né en 1950, vit et travaille entre Paris et Marcoussis (91)
Coskun s’inscrit dans le contexte particulier des créateurs qui renouvellent la sculpture dans la masse et qui concentrent dans la représentation du corps les intentions abouties et expérimentales de la figure humaine. Un regard qui s’accompagne de l’expressivité des surfaces, de l’expérimentation des matériaux comme du renouvellement des moyens, alliant construction et imagination. Depuis 30 ans, il développe son œuvre dans l’arbre et la nature. Conciliant sensualité et expressivité, il prolonge le lien premier qui nous relie aux signes d’un lointain passé des origines. Le trait arraché à la matière scarifiée avec finesse que permet la tronçonneuse, opère de manière directe, rejoignant l’immédiateté mêlée d’un ressenti personnel et culturel.
Pour l’exposition, les sculptures de la série Branches dialoguent avec ses dessins à l’encre. Pigments et teintes primaires composent avec la poésie naturelle des éléments qui dialoguent hors de l’espace et du temps.

Présenté par différentes galeries depuis les années 1980, également aux foires Art Paris et Art Élysées, il a dernièrement exposé chez Lara Sedbon à Paris, Interface à Busan (Corée du Sud) et ArtForum à Anvers. Plusieurs rétrospectives et acquisitions par les musées : des beaux-arts de Troyes, des Avelines à Saint-Cloud, des années Trente et Paul Belmondo à Boulogne, ainsi que le musée de l’Hospice Saint Roch d’Issoudun.
Patricia Erbelding
1958, vit et travaille entre Paris et Saint-Étienne
Depuis plusieurs décennies Patricia Erbelding enrichit le courant de l’abstraction contemporaine d’un onirisme proche d’une écriture originelle. Elle explore la « capsule temporelle » que lui inspirent les grottes pariétales et autres témoignages immémoriaux conservés sous l’action de l’eau et les mouvements géologiques. L’abstraction sollicite davantage le geste ; aussi affectionne-t-elle les formats à sa taille, pour être au centre de la peinture et au-dessus du vide. Elle contrôle l’harmonie, la lumière, son souffle et la respiration du papier. Elle cultive ce lien imaginaire en employant les ressources de la terre en guise de palette. Les matériaux sont porteurs de sens. Elle recrée sur la toile l’alchimie des éléments quand l’eau dilue comme elle emporte les sédiments, quand la rouille brûle le support comme le feu et que la cire protège. La récente série « Indigo » réalisée pour l’exposition Bleu Désir s’épanouit dans une dimension sensible et sensuelle où l’espace et le temps s’appréhendent en apesanteur dans des paréidolies aqueuses.

Plusieurs galeries présentent son travail de manière récurrente : Jacques Levy , M.C. Duchossal, Umcebo (Paris), ArtForum (Anvers) et A.I.R. (New York). Parmi les nombreuses expositions institutionnelles réalisées en France et à l’étranger, soulignons celles au musée des Avelines à Saint Cloud (92), au musée de Cluny à Paris, au Val Fleury de Gif/Yvette (91)… au Swedish American Museum de Chicago, au musée des beaux-arts de Taipei, musée O Art de Tokyo, musée d’art contemporain de Caracas…
Laurence Nicola
1975, vit et travaille à Saint-Malo
À la manière d’une naturaliste, les compositions de Laurence Nicola emprunte à l’observation des microplastiques désormais présents à tous les niveaux de l’écosystème. Sans déni des enjeux environnements, bien au contraire, elle transfère sur des plaques de mica l’image de particules délavées et « digérées » par la mer. Elle les manipule pour révéler un paysage en déliquescence et d’une transparence harmonieuse. Les tirages de Laurence Nicola relèvent du ravissement. Fins comme des pétales de fleur d’un camaïeu minéral, les éléments s’agrègent comme des pierres de rêves. Ainsi, en s’adjoignant les pouvoirs de la nature, qu’évoque l’adage « rien ne se perd, tout se transforme », l’artiste témoigne, à partir de la décomposition des substances polluantes, d’une mémoire artistique de l’anthropocène. Archéologie du futur et adjuvant à la rêverie propre à l’Homme, les épreuves qu’elle réalise selon un procédé quasi photographique opéré à partir des composants plastiques qu’elle glane dans la laisse de mer m’évoquent trois points de suspension quant à la suite de l’histoire du vivant sur terre…

Son travail pluridisciplinaire est présenté à la galerie Ségolène Brossette et soutenu par la galerie du Haut Pavé à Paris. Ses installations associant assemblages, vidéos, photographies, performances s’épanouissent à l’occasion de résidences, de workshops et d’expositions en centre d’art : à L’H de Valenciennes, l’espace Camille Lambert de Juvisy, l’Usine Utopik de Tessy sur Vire, l’Espace le Carré à Lille, le 116 à Montreuil, etc. Elle participa aux foires : Parcours Foto Fever, Salon du dessin contemporain, Slick contemporary Art Fair à Paris, et Art on paper à Bruxelles.