Le dossier Oberbrünner, enquêtes et dessins pour un destin tragique

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Publié avec l’appui de la Fondation pour la mémoire de la Shoah « Le dossier Oberbrünner » accompagne récits et conversations des dessins d’Anne Gorouben en quête du destin d’un avocat juif allemand en France victime de la barbarie nazie. Le livre des éditions Naima agencé par Jean-Marc Felzenszwalbe revisite son parcours qui se conclura entre le camp de Drancy et le camp d’extermination de Sobibor par le convoi n° 51 en mars 1943. 

Jean-Marc Felzenszwalbe, Anne Gorouben
Le dossier Oberbrünner 
Éditions NAIMA
Avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah
ISBN 978-2-37440-274-1
24 euros 
Acheter le livre en librairie ou sur le site de l’éditeur

Anne Gorouben, diplômée de l’École nationale supérieure des arts décoratifs, section peinture en 1984 atelier de Zao Wou Ki, expérimente une figuration dépouillée où s’impose le rapport des corps à l’espace, au temps et à la mémoire. Sa peinture qui utilise toutes sortes de techniques graphiques s’organise en grands cycles liés à l’Histoire et à l’exil (https://www.annegorouben.com/). Après avoir visité en dessin le Journal de Kafka, en 2003, elle présente TODESFUGE (hommage à Paul Celan) au musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme à Paris. Ce sont les formats en hauteur (29x20cm) de ses dessins qui déterminent la taille et la mise en page du livre. Réalisés d’après des documents photographiques comme le prouvent leurs légendes, les dessins au crayon semblent surgir des imposantes marges blanches qui les cernent. Un même rapport au blanc du papier est entretenu par les textes plutôt courts regroupés la plupart du temps entre deux et quatre paragraphes. Comme si le silence plastique du papier était nécessaire pour faire surgir faits et figures de ce drame historique.

Dessin au crayon sur papier de Anne Gorouben, Stefan, Annemarie et Liselotte à Dolmayrac

La préface d’Anne Grynberg trace à grands traits les étapes biographiques, depuis la naissance en 1901 à Nuremberg, le diplôme d’avocat, le mariage avec Liselotte, la naissance de leur fille, Annemarie et puis très tôt les menaces antijuives, une première arrestation en mars 1933, la fuite en France l’année d’après, la propriété agricole à Dolmayrac, l’internement au camp de Gurs en 1943 avant Drancy et Sobibor auquel il ne survivra pas. 

Dessin au crayon sur papier de Anne Gorouben, camp de Drancy

Retour est ensuite fait sur les origines et les motivations de cette quête. L’auteur contacté par un ami, Terry Lasky, à qui il dédie le livre se trouve ainsi en relation avec une certaine Susan, vivant aux États-Unis, dont les grands-parents ont été les vendeurs de la ferme de Dolmeyrac les Oberbrünner propriétaires à l’époque. Elle s’inquiète de savoir si le couple n’a pas été victime d’une décote les spoliant du fait de leur condition de juifs exilés. Débute ainsi pour l’auteur une quête de quatre ans en recherche des dix dernières années de son personnage. Pour soutenir ce travail de mémoire en lui donnant chair, la parole est confiée en cours d’élaboration à des proches du chercheur. 

Ne se contentant pas de la froideur des premiers documents administratifs il apprécie de recevoir de Susan une première photo de la famille installée sur une carriole : « Tout est immobile. Pourtant la photo est floue. Les visages sont comme effacés, lisses. » Cette image qui s’impose comme le symbole du dossier voit paradoxalement le flou du dessin au crayon apporter un effet de présence plus saisissant aux corps et visages des protagonistes. Pour mieux en rendre compte, le motif dessiné est agrandi sur une double page, ce sera la seule. 

Dessin au crayon sur papier de Anne Gorouben, la famille Oberbrünner à la ferme de Grandcamp,
Dolmayrac

Pour appuyer sa démarche l’auteur contacte la Commission d’indemnisation des victimes de spoliation, mais aussi différents fonds d’archives internationaux en lien à ces évènements. La situation se tend dans la Capitale du fait des menaces du gouvernement de Vichy soumis aux caprices et exactions antisémites des nazis. Le départ dans le Lot-et-Garonne et l’achat de l’entreprise agricole de Dolmeyrac apparaissent comme une solution provisoire. Elle sera très vite remise en question. Bien que déchu de sa nationalité allemande, Stefan est d’abord interné au camp de travaux forcés de Catus près de Cahors. 

Dessin au crayon sur papier de Anne Gorouben, Robert de La Myre-Mory, député du Lot-et-Garonne

La situation quotidienne des juifs en France continuant de s’aggraver, Liselotte, sa sœur Erna et leur fille Annemarie, aidées par leur père resté en Suisse, opèrent les complexes démarches pour gagner les États-Unis où ils arriveront comme tant d’autres immigrants à Ellis Island. Stefan quant à lui est ensuite envoyé au camp de Gurs où 64 000 personnes ont été internées dont la philosophe Hannah Arendt et le peintre et sculpteur Otto Freundlich, lui aussi mort à Sobibor. 

En dehors des faits et rappels historiques dévoilés et soutenus par les nombreux documents réunis en cahier à la fin du livre et dont les démarches d’acquisition sont étudiées, l’auteur a sollicité des lectures annexes de ses ami(e)s. On y trouve des expressions empathiques qui génèrent des réactions sensibles remémorant des situations d’autres histoires familiales problématiques, des conflits intergénérationnels sources de secrets de famille ici révélés. Elles sont un apport d’humanité au personnage historique à la vie sacrifiée. Dans le texte elles fonctionnent comme des marges au récit principal. Selon la même logique dans les dessins d’Anne Gorouben chaque doc-source a vu ses limites physiques, cadres, bordures ou futures marques de hors-champs disparaitre pour laisser advenir une image bien plus organique dans ses venues épiphaniques à la surface.

En postface Sophie Zagury, magistrat rapporteur de la Commission de la CIVS confirme en 2024 que Stefan et Liselotte Oberbrünner représentés par leurs petits-enfants Susan et Robert ont bien été victimes d’une spoliation, n’ayant jamais touché la vente de leur ferme. Justice leur est ainsi rendue dans « ce portrait digne et émouvant » qui sort de l’oubli ce personnage attachant ayant toujours cru dans les engagements de son pays d’accueil, espoir que l’Histoire a démenti.