Merveilleuses récoltes
Galerie Valérie Eymeric, Lyon
du 10 septembre au 31 octobre 2026
https://lagalerievalerieeymeric.fr/cabinet-de-curiosite/cabinet-de-curiosites-18-merveilleuses-recoltes/
Prenons le temps d’observer, de poser notre regard au sol et à 360 degrés, pour nous attarder face à chaque plante, admirer sa finesse, ses couleurs, ses pétales et découvrir un monde dont nous avons encore beaucoup à apprendre. Ravivons nos envies d’apprécier chaque être vivant devant lequel nous pouvons aiguiser notre sensibilité. Arrêtons-nous face aux fleurs spontanées, aux éléments parfois minuscules dont les couleurs et la lumière attirent l’attention et suscitent l’interrogation. Considérons ces fragments, ces espèces végétales, ces matières naturelles comme des témoins du passage du temps, du cycle des saisons.
Glaner, cueillir des fleurs requiert un soin porté à leur fragilité. Précieuses pour celles et ceux qui les considèrent et les ramènent comme des petits trésors, ces plantes rappellent le lieu de la rencontre. Les cueillettes de plantes invitent à regarder avec attention les espèces bio-indicatrices. Ces trouvailles incitent à renouer avec un environnement proche, tout en apprenant à ralentir pour humer le parfum des fleurs, observer leurs formes, leurs textures : une attitude artistique relevant d’une présence contemplative, méditative. Une conscience de la nécessité de s’octroyer du temps pour s’imprégner d’un lieu et cultiver un désir de curiosité.
Clarisse Le Bas, herboriste et historienne de l’art écrit dans son très beau livre Le temps du végétal : « Il n’existe pas de mauvaises herbes pour le botaniste ou l’herboriste. Chaque graine qui germe a pour mission de rééquilibrer un sol et rares sont les plantes sauvages communes qui ne sont pas médicinales. »1 Suivons cette belle parole.
L’expérience de la marche et de l’herborisation relève de l’écoute, d’une ouverture à des rencontres et de l’envie de connaître les vertus des plantes, certaines comestibles, certaines médicinales. Le monde végétal est si riche qu’il suffirait de s’accorder du temps pour apprécier toutes ses subtilités, admirer, ressentir un bien-être, une forme d’apaisement, un désir d’être là, présente : une conscience d’être vivant parmi tous ces vivants.
Chaque œuvre a pris place dans un dialogue subtile, dans une belle complicité, dans le cabinet de curiosités de la galerie Valérie Eymeric. Elles se répondent comme si le spectateur allait pouvoir cueillir une plante au gré d’une promenade. Biotopie d’Emmanuelle Briat attire notre œil dans la montée d’escalier. Les ombres portées du phormium, cette plante qui intéresse l’artiste par les multiples possibilités de tressage et de nœuds, s’ajoutent à l’élégance de cette œuvre réalisée avec soin et patience. Les photographies de Julie Genelin scandent l’accrochage. Une première intitulée Soleil glace témoigne d’un moment de contemplation. Une prise de vue qui rappelle un rituel propice à la joie et aux petits bonheurs que nous pouvons savourer au quotidien. Souffle végétal d’Emmanuelle Briat, composé de végétaux divers séchés (primevères, hortensias, clématites sauvages, ombellifères), écorces de bambou, a pris place aux côtés des gravures à la manière noire de Ming-Chun Tu, représentant des lichens. Réalisés sur des plaques découpées, associées en rythme, celles-ci font écho aux lames d’observation et invitent à regarder au plus près. Ce temps de l’observation est corrélé au temps de la contemplation et de la découverte. Remarquons également Lecture sur des lichens, une très belle œuvre réalisée à partir de couleurs végétales issues de l’achillée millefeuille, gaufrage et crayons de couleurs : une manière de nous inciter à prêter attention à la diversité de ces organismes vivants, à cheminer, à nous remémorer des marches en forêt, à ouvrir notre champ de vision… Une certaine douceur émane de cette œuvre qui nous incite à un déplacement mental. Petit jardin d’Emmanuelle Briat créée à partir de végétaux divers séchés (Herbes du Finistère et graminées collectées en Gambie en 2024), tatakis-zomés de pissenlit nous rappelle des souvenirs de cueillettes. Cette œuvre, telle une écriture du végétal nous incite à regarder les plantes, avec plus d’attention, à nous sentir faisant pleinement partie du vivant. Nous découvrons ainsi ces espèces bien souvent oubliées, qui pourtant ont de nombreuses vertus. Ce sont ces résistantes, ces invisibles qui intéressent l’artiste. Observer les plantes invite à voyager, à tisser des relations entre nous, à échanger, à ouvrir des flores afin de découvrir leurs secrets. D’où l’envie pour l’artiste de collaborer avec des personnes de diverses disciplines pour enrichir son regard.
Continuons d’apprécier chaque détail dessiné et posons notre regard sur les deux dessins de plantains de Cristelle Lucca, réalisés à l’aquarelle et à l’encre de Chine. Le plantain lancéolé, plante d’équilibre, terreau de vie, d’un sol en bonne santé et le grand plantain qui possède des vertus diurétiques et dépuratives. L’artiste, également viticultrice dans le Beaujolais développe une connaissance des plantes bio-indicatrices… Ses dessins résultent de marches lentes et de réflexions sur la fragilité et la résilience du végétal.
Les dessins issus de sa série Manger du soleil à l’ombre d’Eve Pietruschi, artiste jardinière, cueilleuse, marcheuse, sont d’une grande délicatesse. On peut y voir du pollen, une aile de libellules, une plume… Ils émanent d’un temps lent, d’une méditation, d’une imprégnation d’un lieu. Ceux de la série A l’ombre des glaciers, également d’une grande finesse invitent à regarder de près, à s’attarder, à s’interroger sur l’histoire de paysages parcourus, sur la géologie, les présences, celles qui attirent notre attention, nous invitent à nous abaisser, à accueillir des sensations. Ses travaux constituent une ode à la beauté de l’instant présent, à ces moments passés à se fondre dans le paysage, à savourer des rencontres, à ralentir pour mieux être présent. Ses œuvres sur papier entre ligne dessinée et cueillette, suscitent l’émerveillement, le désir de s’approcher et de découvrir la beauté de ces petits trésors. L’artiste, profondément sensible, nous amène à redécouvrir le plaisir de la marche, de l’écoute, de se poser et de respirer les odeurs de plantes.
A côté, Les œuvres de Frédérique Hervet issues de sa série Les Porteurs de paysage, nous invitent à songer à la fragilité de notre existence, à nous interroger sur les paysages et sur les architectures que nous portons en nous, qui nous traversent. Ce sont aussi ces tableaux qui nous avons en mémoire, qui continuent de nourrir notre perception de l’environnement. Marcher pour l’artiste consiste à aller à la rencontre de personnes, de leurs histoires qu’elle glane à partir desquelles elle compose un univers poétique, une traversée vers des horizons qui nous attirent et nous questionnent.
Sur la cheminée, d’autres dessins de Cristelle Lucca entrent en résonance avec les Martine de Frédérique Hervet, ces petits théâtres réalisés à la manière de dioramas, pour lesquels elle fait dialoguer des végétaux avec des mains qu’elle emmène en balade. Chaque œuvre sur papier de Cristelle Lucca dévoile une fenêtre vers un monde onirique, où les fleurs invitent à laisser divaguer sa pensée, à rêver, à un voyage intérieur… Leurs couleurs rappellent les changements dans la nature, que l’on peut prendre le temps de percevoir en se posant, en ressentant, en dessinant… L’artiste nous invite à savourer avec gratitude chaque rencontre avec un végétal, à prendre soin de ces êtres fragiles, à s’arrêter pour en apprécier les lignes, les couleurs, à percevoir leur capacité à pousser, à s’adapter face au bouleversement climatique. Cristelle Lucca a également réalisé pour l’occasion un livret de dessins accompagnés de citations issues de ses lectures et de haïkus qui révèlent son attention à ces petits riens qui rendent la vie poétique. Leur format volontairement resserré invite tout un chacun à s’octroyer un instant de méditation.
Les mots en porcelaine de Julie Genelin, réalisés en forme de flamme ou de goutte d’eau, ont pris place dans l’exposition. Avec une plume légèrement dorée, le son du mot désiré résonne, tel un signe poétique… Chaque visiteur peut partager un instant, une joie, une émotion, une rencontre au travers de cette exposition. D’autres lettres en porcelaine ont pris place dans l’exposition au sol… comme pour nous intriguer, nous inciter à réinventer en nous des mots. Le mot poésie se lit sur un petit mobilier. D’autres plumes se découvrent tels des trésors… ces plumes qui peuvent nous rappeler une personne aimée.
Le vernissage fut l’occasion de deux expériences, olfactives et gustatives. Eve Pietruschi a proposé un parfum pour raviver des souvenirs d’émotions au contact de plantes. Cette expérience a été vécue comme un cadeau, un espace de partage, de discussions et de retrouvailles autour de sensations vécues dans différents territoires. Cristelle Lucca et Raphaël Champier, fondateurs du domaine Leonis, ont, eux pris le temps de faire déguster un vin naturel, vinifié avec amour.
Les œuvres de cette exposition sont teintées de douceur, de fragilité, également d’espoir qu’une graine germe et que les plantes nous incitent à nous repositionner, à une certaine humilité, celle du jardinier, celui qui prend soin d’être en harmonie avec la biodiversité qu’il observe.
Les artistes nous font revivre des expériences semblables à celles que nous pouvons avoir lors de marches, les sens en éveil, durant lesquelles nous savourons un délicieux moment, ressentons la chaleur du soleil, le vent, écoutons le chant des oiseaux.
Une histoire d’amitié artistique se poursuit dans la joie et le plaisir de créer ensemble, sereinement, en passionnée des plantes, des jardins, des forêts… Là où l’interdisciplinarité nourrit les réflexions et le désir de créer en commun.





