
L’aventure magique
Victor Brauner
du 3/7/2026 au 3/1/2027
Villa Paloma – NMN (Nouveau Musée National de Monaco)
Commissariat Camille Morino
Grâce à Patrice Pastor, monégasque tombé amoureux enfant d’un tableau de Victor Brauner (1903-1966) qu’il collectionne avec passion, l’œuvre en grande partie autobiographique de ce « poète en exil » témoignant des drames du siècle qui l’a vu naître bénéficie d’une exposition à Monaco.
Dans sa jeunesse à Bucarest Victor Brauner a publié en 1924 un manifeste de PictoPoésie. Peindre et écrire sont des activités qu’il aime entrecroiser, et entrelacer mots et signes plastiques dans ses tableaux et dessins restera une constante pour cet amateur de jeux de mots, qui joue aussi avec les signes et les symboles jusqu’à créer son langage personnel d’images symboliques. Les titres de ses tableaux manifestent une verve poétique malicieuse comme dans la série tardive des Onomatomanies. Déconcertée par analogie, Le Chasseur de l’inconnaissance, Rencontre à la plus infime partie du temps, L’Horizon intérieur et bien d’autres intitulés frappent par leur profondeur poétique.
Versé dans les sciences occultes, alchimie, Kabbale, numérologie, tarots, et les savoirs hermétiques d’Égypte ancienne, d’Amérique (codex mayas, glyphes aztèques) il a repris en artiste l’activité de son père qui organisait des séances de spiritisme en Moldavie pour communiquer avec des esprits : influence capitale pour ce peintre, lui aussi médium et voyant, qui a pressenti les deux événements essentiels de son existence : son énucléation et la Deuxième Guerre mondiale.
Une histoire d’œil
Son art a précédé la réalité. La récurrence des images d’un œil solitaire, sans visage, dans ses dessins et tableaux signale son don de voyance. Visionnaire à son corps défendant avec son tableau prémonitoire Autoportrait avec un œil énucléé qui représente en 1931 son accident survenu en 1937, la perte de son œil gauche a illustré la théorie surréaliste du « hasard objectif » pour André Breton qui admirait Brauner comme artiste, mais aussi comme voyant.
Depuis l’Égypte ancienne, l’image d’un œil est censée protéger contre le mal. Croire que son destin s’imposerait à lui en provenance de forces inconnues l’a conduit à chercher à s’en prémunir avec des objets ou des peintures où l’image de l’œil est ambivalente, maléfique comme bénéfique. En ce sens sa peinture transcende le domaine de l’art, ce qui représente une exception même dans la peinture surréaliste. Des visages peints souvent de profil à l’égyptienne se réfèrentà cet ancien mode de représentation, mais ce sont aussi des autoportraits : ne voyant plus que d’un œil, le peintre évite de représenter l’autre.
La présence d’yeux dans sa peinture inquiète : on se sent regardé plus que regardeur. Ce voyant fut aussi un regardeur passionné. Parce que leurs pouvoirs magiques se conjuguent avec leurs qualités esthétiques, Victor Brauner a collectionnédes objets d’Afrique, d’Australie, d’Océanie, masques et fétiches dont certains sont visibles dans l’exposition. Sa collection d’art « sauvage » extra-occidental répond à son art, plus que pour des raisons formelles, parce que dans leurs cultures d’origine, ces objets, fétiches ou masques, étaient de puissants symboles, supports de croyances en leur efficacité.
Peintures magiques
Les tableaux de Brauner auraient-il eux aussi un pouvoir ? « Tous mes documents, tableaux, dessins, objets, textes ont un caractère et un aspect très hermétique magico-occulte. Ceci naturellement dans une idée d’un ésotérisme absolument hétérodoxe-libre et d’une force radiante que l’on soupçonne cosmique. Ainsi mes documents deviennent plutôt des pentacles ou des talismans ».
Victor Brauner a réalisé des peintures, comme la série de ce qu’il nomme « outil spirituel » où il a appliqué les formules de fabrication d’objets magiques lues dans un vieil ouvrage, surtout lorsqu’il en a ressenti le besoin durant la guerre. Juif apatride contraint de se cacher, il se réfugie aussi dans un monde imaginaire où il serait « empereur du royaume du mythe personnel » même si ce domaine mythique reste hanté et assombri par la réalité.
Paris a attiré au siècle dernier nombre d’artistes et écrivains avec lesquels il a fraternisé. Ses amitiés ont favorisé son ouverture artistique : Il a réalisé des peintures à deux mains avec Roberto Matta. Il multiplie les hommages dans ses tableaux où se révèlent des affinités électives avec ses amis peintres, Yves Tanguy, Chirico avec les « visages métaphysiques » de 1937, plus tard le peintre Henri Rousseau dont, nouvel hasard objectif, il habite l’atelier à son retour àParis, et le spirite Fleury-Joseph Crépin dont il a acheté des tableaux talismans – ses « tableaux merveilleux » sont des peintures votives : il en fit 300 durant la guerre pour que la paix advienne – on retrouve sa manière étrangement naïve dans plusieurs tableaux faits par Brauner après la guerre.
Ses figurations à résonance mythique présentent souvent des alias à dimension autobiographique ou, à l’inverse, des portraits caricaturaux. Le surréel, loin d’échapper à la réalité, en découvre des aspects cachés. Associant souvent des animaux pris comme symboles (serpents, chats, poissons, oiseaux…) à des silhouettes humaines mais aussi des plantes (Femme plante, 1941) ou un mannequin en bois pour le personnage de Nous sommes trahis (1934) les chimères qu’il invente s’invitent dans une imagerie onirique parfois carnavalesque et joyeuse, le plus souvent sinistre et inquiétante.L’onirisme peuple son art de créatures en métamorphoses formant une mythologie individuelle complexe : évoluant dans les espaces d’un jeu auquel il se prête, il s’est représenté de mille et une manières dans un cycle où il s’est accordé une nouvelle naissance.
Une trajectoire aventureuse
À la différence d’autres peintres surréalistes, Victor Brauner a produit une œuvre polymorphe et inventive au point d’être presque hétéroclite tant il était attiré par la diversité : « Ne pas changer c’est mourir » disait-il, et son art est en perpétuel renouvellement. Sans s’enfermer dans un style, il est passé de grands tableaux en perspective à des portraits en deux dimensions, des figures planes proches des arcanes du tarot, un art divinatoire qu’il pratiquait et a renouvelé en dessinant, au début de la guerre, avec ses amis surréalistes à Marseille un nouveau jeu.
Même dans la misère, il a réussi à peindre durant la guerre grâce à des trouvailles de fortune : les tableaux de cire qu’il réalisait sur des planchettes de bois avec de l’encre d’écolier possèdent un présence matiériste hantée. L’aptitude à la transmutation de la cire a fait qu’on l’utilisait pour des procédés magiques.
De nombreux documents – lettres, dessins, photographies – sont rassemblés pour mieux comprendre le parcours tortueux de sa vie d’artiste. Distribués par Camille Morando selon un accrochage chronologique, les tableaux petits ou grands illustrent différents aspects d’un art énigmatique et surprenant : à chaque fois, c’est une fenêtre ouverte vers son monde intérieur.
Chaque image de ce prestigieux imagier fait appel à son imaginaire. Sa peinture résulte d’une aventure de l’esprit qui inclut tous les arcanes d’une magie dévoyée sur un mode « hétérodoxe-libre » ainsi qu’une exploration philosophique au diapason d’un existentialisme qui évite toute tentation nihiliste, plus proche de Benjamin Fondane ou de son ami Gherasim Luca que d’Emil Cioran, pour citer ses compatriotes ayant vécu comme lui à Paris. L’exposition offre la possibilité de découvrir l’homme Brauner grâce aux entretiens télévisés qui lui donnent la parole : on s’aperçoit que son art libre et très élaboré résulte d’une pensée captivée par la question du langage, qui était essentielle pour lui. On y découvre la simplicité maîtrisée et profonde avec laquelle il avait pensé son art comme l’art en général. Avide d’une liberté insubordonnée tant en politique qu’en art, d’où son exclusion pour un temps du groupe surréaliste, il s’est autorisétoutes sortes de métamorphoses et reste de ce fait inclassable. Victor Brauner a résidé en apatride en France où il n’a obtenu la nationalité française que tardivement, en 1963. Il a représenté la France à la Biennale de Venise en 1966 juste après sa mort. Pourtant cet artiste est encore à découvrir. Sarane Alexandrian, son biographe qui l’a bien connu, pensait que c’est un peintre du XXIe siècle : c’est ce que cette exposition fait ressentir.

La Muse métamythique, 1963
Huile sur toile
72,8 x 60,2 cm
Collection privée, Monaco
© Sacem Monaco 2026
Photo : François Fernandez

Nous sommes trahis, 1934
Huile sur toile
96,8 x 130 cm
Collection privée, Monaco
© Sacem Monaco 2026
Photo : François Fernandez

Femme plante, mars 1941/novembre 1942, Aquarelle et encre de Chine sur papier
30 x 24 cm
Collection privée, Monaco
© Sacem Monaco 2026
Photo : François Fernandez

Initiation à la liberté, 1954.
Cire sur papier marouflé sur panneau d’isorel
56,20 x 76 cm. Collection privée, Monaco
© Sacem Monaco 2026
Photo : François Fernandez