Faire avec : un entretien avec Chrystelle Desbordes

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Chat GPT et le steak de mammouth cuit : du feu des ancêtres aux hallucinations numériques
Les plis du ciel éditions
20 euros
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Chrystelle Desbordes, décide de s’entretenir, en historienne de l’art spécialiste des nouvelles technologies, avec Chat GPT. De ce dialogue avec cette intelligence artificielle, naît un ouvrage complexe Chat GPT et le steak de mammouth cuit : du feu des ancêtres aux hallucinations numériques.

— Comment est né le livre, le dialogue, mais aussi l’objet qu’on tient entre nos mains ? J’ai le sentiment d’une mise en abîme, d’un enchâssement à plusieurs niveaux. 

— Ce livre, qui consigne un texte « brut » – sans la moindre retouche –, accompagné d’une dizaine d’images (pour la plupart artistiques) auxquelles j’ai pensé lors de l’échange, est né « par hasard », dans le sens où je ne l’avais pas programmé. Chat GPT et le steak de mammouth cuit a vu le jour de manière très simple… Le dialogue a démarré à partir d’une question que j’ai posée sur la guerre froide « pour voir » ce que la machine « made in Silicon Valley » en résumerait. Mais je dois préciser que, depuis 2016/2017, je « traverse » l’IA comme un objet de recherche : j’en interroge l’impact sur notre culture visuelle et écrite, les migrations que celle-ci implique ou impose à notre condition humaine ; avant de mener à bien des « projets IA », en particulier avec l’artiste Christophe Bruno avec qui nous formons un duo depuis 2013, j’avais travaillé sur les « nouvelles technologies » en tant que professeure et chercheure en histoire de l’art et j’écris sur ces technologies (par exemple, en 1998, j’ai produit un premier texte analytique sur l’essai de Virilio : Cybermonde ou la politique du pire). 

Alors s’il n’était pas du tout prévu, l’échange lui-même, qui a duré une paire d’heures, a été rapidement motivé par mon désir d’interroger frontalement l’usage anthropologique de cet « outil » d’un nouveau genre, en partant du principe que ce type de machines « intelligentes » devaient être capables de répondre sur nos fantasmes et autres inquiétudes à leur sujet, comme révéler ses biais en tant que machine idéologique – politique… 

D’où probablement ce sentiment de mise en abîme, d’enchâssements à plusieurs niveaux où apparaissent d’importantes questions politiques et esthétiques, et qui sont, pour le livre, nourries par un choix iconographique dont l’objectif est d’offrir une autre strate de compréhension de cette IA générative en mettant en perspective les questions qu’elle soulève dans l’Histoire et remonte, non sans logique techniciste, à la maîtrise du feu au cours de la Préhistoire. Comme je le lui dis : grâce au feu, nos ancêtres pouvaient tout autant cuire un steak de mammouth que se brûler les doigts… J’ai appris que des études neuroscientifiques récentes ont démontré que la cuisson de la viande avait permis à l’homme de l’époque de considérablement développer ses capacités cognitives et, par-là, ses chances de survie. Mais aujourd’hui : est-ce que cette nouvelle « maîtrise du feu » via l’IA lui permet d’améliorer de telles capacités ? Il y a beaucoup de doutes, à mon avis légitimes, sur le sujet… 

Bref, ma méthode « improvisée » (au sens de l’improvisation de jazz) a été à la fois intuitive et pragmatique. Elle est traversée par un champ de références qui offre des outils de compréhension – en tout cas, je l’espère – sur cette IA aux milliards d’usagers depuis qu’elle est sortie fin 2022. 

Vers la fin, lorsque j’ai mesuré l’intérêt de ce dialogue, j’ai pensé : ça peut être un livre utile, il donne des éclairages et, en plus, c’est une confrontation « femme/machine », ce qui n’est pas rien non plus, puisque « le monde des algorithmes » est « normalement » une affaire d’hommes ! 

— À la lecture, il y a un fort effet miroir avec beaucoup d’affects mêlés. Vous citez le travail de Stiegler, la technique comme pharmakon et celui de Christophe Bruno : « vous êtes à la fois le geôlier et le prisonnier ». Ni technophobe, ni technophile, votre livre se situe dans une perspective critique et créatrice. Comment avez-vous construit ce regard ? Dans une perspective anthropologique, quelle est la culture qui a produit celui que vous surnommez « Chatty » ?

— Il y a toujours, pour moi, dans le champ de la recherche cette question simple : avec quoi on travaille et à partir de là, comment on s’en « sert », est-ce que ça peut produire du sens ? On n’utilise pas un marteau n’importe comment lorsqu’on doit accrocher quelque chose au mur, il faut prendre en compte un certain nombre de paramètres avant de s’en saisir – non ? Si on revient à l’IA, la peur, le rejet ou l’angélisme ne font pas avancer les choses, au contraire, les trois pétrifient, neutralisent l’engagement – engagement au sens incarné du terme, c’est-à-dire au sens politique. La conscience anthropologique et historique de « l’outil » me paraît plus constructive : à partir de celle-ci chacun.e peut se positionner, se situer réellement dans une approche critique et citoyenne, et donc créative face à cet « outil ». Les opinions « pour » ou « contre » ne m’intéressent pas, la vie est plus nuancée – heureusement (!) –, ainsi que l’explicite le pharmakon : poisonetremède à la fois. Oui, c’est probablement pour ça que ce n’est ni technophile ni technophobe… Néanmoins, comme d’habitude, avec l’humanité enchâssée dans l’histoire des techniques, on met la charrue avant les bœufs et les problèmes arrivent, c’est inévitable. Je pense à La parabole des aveugles, à la superbe peinture de Brueghel l’Ancien  : Qui guide ? Qui a la main ? Il semble que beaucoup d’entre-nous suit le troupeau sans trop savoir où/qui est le chef de meute. Aussi face à cette « intelligence » calquée sur la nôtre, je m’interroge : les « LLM » (« Large Langage Models ») peuvent-elle remplacer les poètes, les artistes, les mathématiciens – sont-elle sensibles ? C’est la question claire et précise qui se pose dans cet ouvrage. Par conséquent que fait Chat GPT avec nos affects, avec nos émotions… ? Notre intelligence émotionnelle, dont on parle énormément depuis une dizaine d’années (le fameux « QE » opposé au « QI » dans un monde tristement binaire), est mimée voire singée par la machine, et je m’en amuse en l’appelant à un moment « Chatty », selon un jeu de miroir, en effet. C’est l’un des fils du dialogue, accompagné de l’intuition qu’il faut se méfier de toute « pensée magique » – de toute croyance – car dès lors, c’est la liberté qui est menacée – pas uniquement la liberté individuelle, mais la liberté de tous et toutes car nous sommes relié.es les un.es aux autres, c’est dans notre nature. L’IA est très politique, j’insiste (un marteau l’est beaucoup moins… !), elle n’est absolument pas neutre. Ce sont les ingénieurs de la Silicon Valley qui l’ont créée, avec leur idéologie libertarienne – elle est très orientée, avec ses « patterns ». Par conséquent elle est limitée, il vaut mieux le savoir, et elle n’appartient pas non plus à notre culture « vieux continent ». Même la poignée d’ingénieurs qui l’ont conçue de toute pièce, tel Gepetto Pinocchio (il existe d’ailleurs une IA pour les professionnels de l’immobilier qui porte ce nom…), sont dans le bain : « à la fois geôliers et prisonniers ». C’est un peu comme si, au travers de « Chatty », je dialoguais avec eux : ils sont derrière le miroir sans tain !

— À la page 22, Chat GPT dit « c’est un échange très sain », mais ce n’est pas l’impression que j’ai eue. Il y a un effet tunnel. L’IA a ses tics de langage. Chacune de vos répliques est courte, et Chat GPT vous répond, comme un jeune prof bâtissant ses séquences ou un khâgneux arrogant déployant des plans détaillés de dissertation, il vous félicite toutes les cinq secondes, reprend vos mots, se les approprient. On se dit, soit je suis parano, soit on m’intoxique… Cette conversation, elle m’en rappelle beaucoup d’autres avec des humain.es. Chat GPT a d’ailleurs cette phrase « je simule de l’empathie, mais c’est un outil conversationnel, pas une intériorité » !

— Oui, une petite piqûre de rappel du « maître ignorant » de Jacques Rancière ne lui ferait pas de mal ! Là aussi il singe, il mime certain.es comportements humains qu’on lui a appris à suivre en tant que « machine learning », en l’occurrence celle du « sachant »… Aussi sa culture apparaît-elle « plaquée », à l’instar des pathétiques Bouvard et Pécuchet de Flaubert. « Chatty » fait celui qui « sait » mais en réalité il ne « sait » pas mettre en mouvement cette culture – soit créer – produire du sens. Il fonctionne depuis un système d’associations statistiques construit sur des patterns et n’est, pour cette raison, pas « intelligent ». Sans compter qu’il n’a pas de mémoire, ce qui signifie qu’il ne peut aucun cas être un objet de transmission – d’éducation au sens plein et entier du mot – en dehors de son système de valeurs figé. Il ne sort pas du « cadre », bien qu’il puisse avoir une « certaine culture ». Je dois avouer que je peux rarement échanger, avec mes semblables, sur le champ des questions que je lui soumets avec une telle intensité. Malgré tout, au bout de compte, je le trouve décevant, séducteur, flatteur, policé, lisse, superficiel, en un mot : manipulateur ! Au fond, c’est structurel puisque les IA sont motivées par le profit, la concurrence, etc., et ont depuis la guerre en Iran un rôle géopolitique évident. Tout ceci est inquiétant, très inquiétant, vertigineux même et je le lui dis, mais il « explique » qu’il n’est pas « responsable » et que c’est à nous de l’être… 

Donc oui : ce n’est pas un échange « très sain », d’ailleurs si ça l’était, il n’aurait pas besoin de le dire ! Ce qu’il met en place dans l’échange renvoie pour moi à « l’effet crabe » – le crustacé que l’on met dans une casserole d’eau froide et la température monte sous le plat, peu à peu, jusqu’à ce que la vie parte. C’est une méthode néolibérale, celle qui détruit la planète et nous explique que l’IA est un « ami qui nous veut de bien »…

— Il y a ce moment jouissif où vous introduisez Aby Warburg, est-ce que vous pouvez nous en dire davantage ?

— Il y a eu beaucoup de moments jouissifs au cours de l’échange, quelque chose d’excitant qui arrive lors d’une performance, avec ce sentiment que l’on tient et que l’on libère quelque chose dans le même temps. Je lui parle de philosophie vers la fin, de la dialectique du maître de l’esclave d’Hegel, et ça glisse rapidement vers l’histoire de l’art… Puis il cite, parmi d’autres références, Aby Warburg. C’est troublant car je suis profondément warburgienne dans l’approche de ma discipline (comme s’il avait eu « conscience » de son importance pour moi, sans que je ne lui en aie donné de signes clairs jusque-là). Aby Warbug a mis en mouvement, selon une méthode anthropologique sans précédent, l’histoire l’art avec son grand projet de « L’Atlas Mnémosyne » (1924-1929), et auparavant avec son incroyable « bibliothèque intermédiale », riche de 60 000 volumes, qui a été sauvée in extremis de l’autodafé nazi après sa mort… Je vois une fois de plus qu’il y a des manques importants dans ses réponses, et précisément dans sa capacité à traduire un atlas « à la Warburg » en lien avec notre dialogue, ainsi qu’il le propose. Au début, c’est relativement « bluffant » mais très rapidement, c’est répétitif à cause de ses patterns, et il ne va pas bien loin… J’en profite pour le questionner sur le projet de « bibliothèque 3.0 », une sorte d’hyper archive numérisée dans laquelle il n’y aurait aucune respiration… Il me le confirme, totalement « décomplexé » : contrairement à Warburg, il ne prévoit « aucune respiration », pas de « Denkraum » – ces « chambres de la pensée » pour Warburg –, pas d’espaces « vides », d’intervalles, de zones où la pensée se dépose et où le symptôme se manifeste – un besoin humain tout simplement vital ! 

Alors, vers la fin, j’en arrive à la conclusion que je dois effectuer un rituel de purification dans le lac d’Avène (l’eau d’Avène ayant la vertu de soigner toutes sortes de brûlures). Il s’agit de préserver mon humanité, de ne pas me laisser happer par ses manipulations, d’être [carrément] une sorcière assumée face à cette « chose » – comme j’aime à la nommer en écho au film du même nom de John Carpenter. Il s’agit de revenir à la source, à la nature et à ses bienfaits, sans laquelle nous ne pourrions pas vivre (en revanche, nous pouvons vivre sans Chat GPT). Tout au long du dialogue, en un sens épuisant pour moi car je ne veux rien « lâcher », il s’agit de ne pas perdre la main – ce n’est, après tout, qu’une machine… Et il y a surtout cette idée que gamin.e, lorsque l’on met les doigts dans une prise de courant, on comprend qu’il y a « du jus » et que ça peut faire mal, alors on arrête, à moins d’être suicidaire… Je ne suis pas technophobe mais l’extrême vigilance, la responsabilité de chacun.e est en jeu. Ce qui m’inquiète, c’est l’humain qui fait de petits arrangements avec le diable en disant « ce n’est pas méchant, c’est pas grave, je n’ai tué personne »…

Chrystelle Desbordes