Andrea Eichenberger, Camila Gui Rosatti, L’Îlot 13.

Andrea Eichenberger et Camila Gui Rosatti
L’Îlot 13
avec un groupe d’habitant·e·s du 13e
arrondissement de Paris, Taramela, 2025.
Pour se procurer le livre écrire à
hello@taramela.com

« […] furtif, de biais ou distrait ; regard discret, prolongé, absorbé ; regard attentif, expressif ; nourri par la mémoire ou traversé d’une vision, regard habité par le futur… Autant de manières d’observer, d’enregistrer, de revenir sur ses pas, de se faire entendre, de revisiter le passé, ou d’imaginer l’avenir, sans jamais épuiser ce qu’un lieu recèle » (Camila Gui Rosatti, p. 358).

Après la Rue Godefroy Cavaignac et Les Sources, L’Îlot 13 est le troisième volume de Parcours, restitution en livre édité par l’artiste d’un atelier photographique où les habitants s’émerveillent, se remémorent, échangent autour des images qu’elles et ils ont capturées de leur quotidien. L’espace sensible de chacune et chacun se pose en fragments des vécus de l’infra-ordinaire et de la mémoire des lieux, en récits des interstices et des bifurcations des trajets et des invisibilités du quotidien. « Alors ça, c’est… » ce que chacune et chacun voit et représente semblable et différent.

« L’Îlot 13 » est un ancien « îlot insalubre », rasé et reconstruit entre 1956 et 1968 en sept lots de bâtiments entourés d’allées et de jardins, 850 logements, environ 2000 habitants ; un îlot d’urbanisme et d’urbanité aujourd’hui enchâssé dans les rues qui l’inscrivent et le soustraient du treizième arrondissement de Paris. 

Le livre s’ouvre sur une mosaïque photographique d’une douzaine de pages. Les images, non légendées, invitent à un premier parcours, en forme d’exploration de l’îlot, son histoire architecturale et sociale, ancienne et rénovée, son implantation dans la trame urbaine. Les photographies noir et blanc d’Édith Gérin, membre du groupe des XV et du Photo-Club de la Bièvre, documentent les mutations de l’arrondissement de l’après-guerre aux rénovations des années 1960 ; celles de Claude Marchant, habitant du quartier, informent sur l’émergence et l’évolution de l’îlot entre 1956 et 1970 : « […] la doctrine de l’époque était de tout casser […] C’était une vie de village [… mais] les conditions de vie étaient certainement meilleures dans les immeubles modernes », explique-t-il dans le récit dialogué en fin de volume – « Épilogue : mémoires d’une autre époque » ; les images en couleur, réalisées dans le cadre de l’atelier, en donnent une vue aujourd’hui.

En treize parcours, autour des images prises par chacune et chacun des participants à l’atelier, la photographie est partage de récits, d’expériences du quotidien, de mémoire de l’installation et du vivre des espaces intérieurs et extérieurs, des transformations de l’îlot : disparition (merceries..) et mutation des commerces, fresque murale, naissance des convivialités, notamment autour des écoles et de l’Association des jardins créée pour végétaliser la dalle de parking : « La première image de l’Îlot 13 qui m’est arrivée est une photographie d’un petit jardin verdoyant parue en tête d’une annonce immobilière » se souvient Andrea Eichenberger.

Souvent le récit s’initie par la mise en abyme d’une photographie de l’arrivée et de l’installation dans L’Îlot 13 insérée dans l’horizon d’une nouvelle image. S’y entrecroisent les temporalités mêlées de la mémoire et de l’histoire. Évoquant la date et les évolutions du paysage architectural et arboré, la parole y investit l’esthétique de la photographie – qu’est-ce que le beau ? Une photo réussie ? Une photo ratée ? –, la prise de vue – le cadrage, la profondeur de champ, la luminosité, le flou –, le ressenti d’une première maîtrise des espaces. En arrêt sur image, depuis les fenêtres, les bâtiments, les étages, lors d’une traversée, à pied ou en vélo, de l’îlot et des rues adjacentes, regards et points de vue s’échangent et construisent peu à peu, dans un jeu d’horizons, le récit collectif d’une intimité commune tissée de micro-événements, de l’expérience du vivre ensemble : un aménagement dans les parties communes, le trajet pour se rendre au travail, le ciel et les arbres, le jardin, les objets-mémoire et les plantes aux fenêtres… tout ce qui fait société à l’échelle du quotidien, une sociologie poétique de l’image dialoguée où s’invitent Espèces d’espaces de Georges Perec et les Villes invisibles d’Italo Calvino… Chris Marker, Julien Gracq et Pierre Bourdieu… entre autres. Entre documentaire, histoires de vie et appréhension sensible du lieu et des espaces à soi, la parole libre des habitants avec Andrea Eichenberger et leurs photographies dessinent une cartographie des temps mêlés de l’habiter : « Les photographes de L’Îlot 13 relèvent le défi d’ouvrir leurs yeux aux surprises que le site offre ».

À la fin de chaque parcours, la photographie noir et blanc au moyen format d’Andrea Eichenberger entrouvre l’intimité du chez soi de chacune et chacun des habitants-photographes : où se faire photographier ? Enjeu du rapport à l’image de soi où se mêlent, entre intérieur et extérieur, l’histoire de vie, la mémoire et le présent, ce qu’on montre et, peut-être, ce qu’on cache dans le portrait : « Parce que c’est notre pièce de vie » (Claire et Pénélope), « Parce que je me suis beaucoup impliquée dans la végétalisation de la dalle » (Agnès), « Ici, devant mon mur jaune ? » (Camille), « […] c’est l’endroit avec lequel j’ai le plus de liens » (Chrystèle), « j’aime particulièrement mon appartement. C’est une prolongation de moi-même » (Danielle), « J’adore la vue » (Marie-Hélène), « […] mon salon […] c’est depuis cet endroit que j’ai découvert l’Îlot 13 » (Pierre)…

En clôture, le texte de Camila Gui Rosatti – « Ville visible, ville dicible : ce que photographier un îlot urbain peut raconter » – apporte les éléments pour revisiter l’histoire de l’îlot, penser et dire la ville dans sa complexité, ses politiques et ses constantes recompositions dans une démarche participative où la photographie est engagée à la fois comme représentation et comme outil de partage et de mise en commun d’une pluralité d’expériences et d’imaginaires.

Dans le silence des lignes, l’horizon, proche ou lointain, est couleur, son et odeur : « […] on entend les oiseaux, les merles […] les corneilles […] on voit aussi des rouges-gorges […] des troglodytes mignons… ». En palimpseste, le discours est politique : évocation d’un sans-abri qui passe ses nuits dans l’îlot, disparition des cafés, transformation de la vie culturelle et sociale, évolution et appauvrissement de l’offre commerciale, individualisme et disparition des solidarités, faiblesse de la mixité locative… Par petites touches, dans l’écart entre l’intention du projet architectural et la réalité des usages, la sociabilité développée par l’atelier photographique – et le jardin –, en mots du quotidien, de ce qu’on voit et de ce qu’on ne voit pas, donne aussi à penser le présent d’une société urbaine perplexe quant à ses horizons d’attente.