
Les chansons de Marguerite Duras
Émilie Ollivier
16 euros
ISBN : 978-2-38389-055-3
C’est avec plusieurs voix en tête, d’abord celle de Marguerite Duras, grave, télévisée, inoubliable, celle de Jeanne Moreau, semblable et plus grave encore et enfin celle d’Hervé Vilard chantant Capri c’est fini et autres mélodies d’amours fantômes que j’ouvre Les chansons de Marguerite Duras d’Émilie Ollivier, heureuse de voir cette grande figure surgir sous la plume d’une jeune autrice et chercheuse qui a notamment fait partie du collectif féministe Les Jaseuses.
Dans mon souvenir, Marguerite Duras parlait comme elle écrivait, cette voix on l’a beaucoup entendue à la télévision, à la radio, dans divers entretiens, mais aussi dans ses films. Ce n’est pas si courant pour une autrice d’avoir une voix qui est devenue familière pour plusieurs générations y compris sans l’avoir lue. Est-ce que c’est un aspect qui vous a conduit vers les chansons dans ses œuvres ? Est-ce que la chanson a un rapport avec la hantise ?
On peut dire ça oui, sa voix ainsi que les voix qu’elle met en avant, au-delà même des simples citations des chansons. C’est quelque chose de très classique que de voir de la musicalité dans l’œuvre de Duras et je crois que c’est ça qui m’a touchée, accrochée lorsque j’ai commencé à la lire très jeune.
Je me suis un peu détachée de ça en commençant à entretenir un rapport « universitaire » à Duras : j’avais jusqu’ici plutôt étudié l’aspect théâtral de ses œuvres. Mais à la fin de mes études, quelque chose m’a rappelée à la musique, à mon expérience de lectrice et j’ai voulu l’explorer dans un rapport plus intime. La chanson me paraissait un angle pertinent pour appréhender les voix et je me suis rendu compte que cela n’avait que très rarement été abordé frontalement.
Pour ce qui est de la hantise, je ne sais pas si c’est le mot, mais il contient en lui-même la notion d’une idée obsédante qui correspond tout à fait au rôle que jouent les textes de chansons dans l’œuvre durassienne, c’est certain ! À la manière d’un retour permanent, de quelque chose qui reste en tête.
Vous avez soutenu un doctorat sur l’œuvre de Marguerite Duras, sous la direction de Philippe Forest, il y a quelques années. Quel était le cœur de votre recherche d’alors et comment est né ce livre qui paraît maintenant aux Éditions de la variation et prend la forme d’un essai qui intègre un avant-propos autobiographique ?
Plus précisément, Duras faisait partie de mon corpus de thèse, parmi pas mal d’autres auteurs et autrices. J’ai étudié, dans le cadre de ma thèse, la notion de représentation et les potentiels réinvestissements d’éléments de théâtralité dans des romans ou récits à la première personne. Ma question principale était « comment est-ce qu’un Je se met en scène dans un écrit ? », je cherchais à savoir si les outils proposés par la théorie théâtrale pouvaient être opérants dans le cadre de l’écriture de soi, quel qu’en soit le support.
J’étais donc, a priori, loin de la chanson… Mais dans le cadre de cette thèse j’ai aussi beaucoup parlé de la dimension politique des textes que j’étudiais, de la notion d’historicisation, d’ancrage dans une époque et selon moi, c’est l’un des principaux rôles de la chanson dans les œuvres de Duras.
J’ai eu l’idée de ce livre peu de temps après ma soutenance, en me demandant ce que j’aimerais dire d’elle, ce que je n’avais pas encore eu l’occasion d’explorer. Étant lectrice des ouvrages de la Variation, je trouvais que le thème correspondait parfaitement à leur ligne éditoriale ; je leur ai proposé mon projet et nous avons commencé à travailler ensemble comme cela.
Vous abordez également ce que Duras a fait à la chanson française et comment Indochine vous a introduite à Duras. Quel rapport y a-t-il entre Nicolas Sirkis, Wejdene, Marianne Faithfull et Marguerite Duras ? Vous faites exister l’œuvre de Duras dans une constellation, notamment musicale. Quels sont les intérêts de cette structure ?
Cette constellation, finalement, c’est un peu la mienne, c’est celle que je me suis construite progressivement. Le fait d’écouter Indochine quand j’étais adolescente m’a amenée à Duras, qui m’a amenée à des chansons que je ne connaissais pas. Et maintenant que j’ai beaucoup lu Duras, je l’entends parfois chez d’autres artistes.
Je souhaitais que mon livre, s’il aborde vraiment, en son cœur, les chansons que Duras utilise ou écrit, puisse être un outil d’ouverture. Depuis sa sortie, j’ai des retours dans les deux sens : des personnes à qui cela donne envie de découvrir Duras et d’autres que la lecture amène vers la découverte de chansons, de textes.
Je crois que je serais très curieuse de savoir dans quelles chansons les lecteurs et les lectrices de Duras trouvent des échos de son écriture. C’est peut-être une déformation liée à ma formation en littérature comparée, je trouve des échos, je fais des ponts, c’est quelque chose de très riche pour moi !