Les aventures imaginaires d’une collectionneuse et de ses artistes au temps du covid

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Une Saine Distance
Quoi de plus beau qu’une œuvre au premier soir ?

Leïla Grace Voight
Éditions NAIMA
ISBN 978-2-37440-268-0
20 euros 
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Il est toujours intéressant d’être confronté à un livre impossible à classer dans les catégories repérées. C’est le cas de « Une Saine Distance » de Leïla Grace Voight publié par Naima. En couverture une héroïne féminine, représentée dans le style bd, affublée d’un masque sanitaire, poing levé elle porte un bandeau et un maillot siglés SD, pour Susana Distancia. Le livre est illustré par 43 reproductions en couleurs d’œuvres légendées, chacune portant le titre de la pièce originale. 

« Entre l’art et la vie, je dresse de petits autels à tous les ressentis »
Françoise Vergier

Un tel livre dans son foisonnement est impossible à résumer, on peut simplement en approcher les grandes orientations, les lignes de force, en désigner l’esprit frondeur. Le texte de quatrième de couverture suggère pour cette chronique le terme anglais de Faerie Romantasy. Le seul but critique à se donner est d’inciter de futurs lecteurs à s’y perdre au fil de ses délires, tout en insistant sur la force des œuvres présentes en illustration. 

En dehors de la parité assumée, on peut se demander comment a été constitué ce corpus. Si beaucoup de ces artistes sont renommés dans leur discipline, les œuvres, fort intéressantes, ne sont pas toujours les plus significatives de leur style. Questionnant la biographie de l’autrice, les indications ne sont pas si nombreuses, Leïlan Grace Voight a grandi entre France et États-Unis, elle est issue d’une lignée de collectionneurs et mécènes. Depuis 2010 elle monte chaque année avec son association A3-art une exposition collective dans la Coopérative Alpilles Céréales de Saint-Étienne du Grès avec des artistes de sa collection, l’an dernier y figuraient Philippe Cazal, Gilles Barbier, Jean-Pierre Formica ou Villeglé qu’on retrouve dans son livre. À relire la phrase en sous-titre : « Quoi de plus beau qu’une œuvre au premier soir ? » on comprend qu’elle narre le plaisir particulier de la collection et de son rapport privilégié à l’œuvre.

Ghada Amer, Sleeping Beauty Without the Castles, 2002

Beaucoup des œuvres reproduites ciblent le corps et particulièrement sa dimension érotique. Les pratiques et les esthétiques variées regroupent des peintres comme Gérard Fromanger, Jacques Bosser, Jean-Pierre Formica, des dessinateurs comme Simon Chaput. Les femmes très présentes réunissent une photographe comme Emmanuelle Bousquet, des plasticiennes comme Amanda Arrou-tea pour Le songe d’Antiope ou Ghada Amer et ses Sleeping Beauties ou Erika Herrsch et Michèle Sylvander. Certains refusent la séparation genrée, c’est le cas d’Antoine Perpère avec cette pièce graphique

« NI D.EESSE.IEU
NI MAITR.ESSE.E
NI SUR-HO.FE.MME »

Et d’ORLAN son autoportrait portant sa pancarte « Je suis un femme et une homme. » Autre jeu de mots duchampien à caractère sexuel celui d’Olivier Blanckart avec « Fâme Fountain ».

Olivier Blanckart, Fâme Fountain, 2021
ORLAN, Performance au Silencio, Paris, 2011

Chaque chapitre évoque une intimité fragile se construisant autour de l’œuvre ou plutôt de la pratique du créateur ou de la créatrice. Au fil des phrases des indices critiques permettent d’identifier l’artiste dans sa démarche. Certains textes imaginent les conditions d’élaboration, d’apparition de l’œuvre, y compris les plus improbables. Pour renforcer l’idée de communauté des artistes sont accessoirement cités dans le récit principal accompagnant l’œuvre d’un autre. Cette reconnaissance partielle satisfaite le récit nous entraîne dans des chemins de traverse qui ne répondent pas toujours à l’œuvre approchée. Ces fantaisies poétiques encouragent une lecture flottante.

Quand le récit semble bloqué sur une difficulté, la narratrice a recours à une interrogation de l’IA, comme si on pouvait tout en espérer par delà la mémoire humaine défaillante. Chaque récit débordant d’imagination est nourri d’une luxuriance de détails exprimés dans un riche vocabulaire entretenant les délires de la narratrice. 

Premier point de repère dans cette profusion au cours des lectures, nous rencontrons quelques personnages d’abord seulement identifiés par leur prénom, les deux plus présents sont Moon au féminin et Boris plus animal qu’humain, ils prennent consistance quand on les recroise dans l’univers d’un autre artiste ; mais il y a aussi Maryse, Marie, Mateo, Giuseppe, Vincent, Philippine, Constance, Erlinda, Arrigo, Carla et Harpo. D’autres bien que souvent évoqués restent plus mystérieux seulement connus par leur initiale SD et L notamment.  

Deux marqueurs nous permettent aussi de nous situer, si les indications topographiques ne sont pas si nombreuses les références à Venise sont constantes, l’autrice y a vécu, des artistes sont censés y loger, des lieux célèbres sont mentionnés ainsi que des phénomènes comme l’aqua alta et quand on ouvre une fenêtre elle donne sur le grand Canal. Les principales marques temporelles sont constantes, elles comptabilisent les jours passés depuis le début du confinement, période d’action de la fiction. 

L’ensemble du livre semble répondre avec bonheur et inventivité à cette question posée à propos de Ghada Amer : « Comment ton ami écrivait-il vie ? ». Ses différences ou mêmes divergences vitales restent après le covid comment maintenir entre les êtres une « saine distance ».