Entretien avec Carole Charbonnier à propos de ses séries « au-delà du visible »

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Le contact avec Carole Charbonnier a été établi par mon grand ami Guy Darol, une des meilleures écritures poético-critique sur des musiciens comme Frank Zappa (deux livres) ou Captain Beefheart (à venir). À consulter son site, c’est plutôt une de ces musiques baroques interprétées au violoncelle que j’ai entendue résonner pour m’accompagner au fil de ses séries. J’ai rencontré une artiste très impliquée qui collecte du vivant, fleurs et animaux notamment, et le met en forme à son meilleur avec des pratiques mixtes où cohabitent photo, écriture et graphisme dans une profonde synergie. Dans son œuvre coexistent des formes fragmentées en apparition et d’autres plus évanescentes, cette dynamique anime toute sa pratique, rejouant en œuvre les pulsions de vie et de mort. 

Que vous apporte le travail sériel ? 

Une photographie seule peut produire quelque chose de fort ou d’imposant, mais la série me permet de construire une pensée plus large, d’installer une vision, presque comme une litanie visuelle. Cela raconte aussi des histoires dans une histoire : toutes ces choses qui nous entourent, qui disparaissent, les souvenirs, les traces, les détails… et que j’essaie de relier par mon travail, parce qu’en une seule image je ne pourrais pas le faire. Je ne m’impose pas une seule photographie, le travail sériel me permet de multiplier les points de vue autour d’un même sujet. C’est comme les visages ou les corps : la structure reste la même, mais chacun possède sa propre singularité.

J’aime la répétition comme un exercice de style, les mêmes thèmes, individualisés par l’encre, les superpositions, les collages et d’autres interventions.
Ainsi mes images dialoguent entre elles, se répondent, structurent progressivement ma démarche.

Comment conciliez vous l’hyperprésence des éléments, fleurs, animaux… avec les notions d’effacement et d’au-delà du visible ?

Je concilie justement cette hyperprésence avec l’effacement en montrant ce qui est déjà en train de disparaître. Pour vous donner un exemple très simple : lorsqu’un être cher disparaît, le souvenir subsiste, mais peu à peu la mémoire s’effrite. On se rappelle de moins en moins une voix, une odeur, certains détails d’un visage. Puis soudain sa présence ressurgit à travers une photographie, la trace d’un parfum, l’intonation d’un inconnu ou un lieu traversé autrefois. Je crois que je fais un peu la même chose dans mon travail. Je montre ce qui est aujourd’hui en sursis et qui demain relèvera du souvenir. Les blaireaux, les passereaux, les fouines, les taupes… honnêtement beaucoup de gens s’en foutent, jusqu’au jour où il n’y en aura plus. 

Alors je les rends presque envahissants dans mes images. J’essaie d’imposer une attention à ces présences discrètes, de provoquer une prise de conscience de ce que nous sommes en train d’effacer silencieusement autour de nous. 

Il y a donc une double lecture dans cette hyperprésence : faire surgir intensément quelque chose au moment même où cela est déjà en train de glisser vers l’absence.

J’essaie finalement de faire en sorte que les blaireaux, les passereaux, les fouines ou les taupes ne deviennent pas un jour de simples traces floues dans notre mémoire collective. Vous verrez, un jour on emmènera les gamins au zoo pour aller voir des taupes et des blaireaux. 

Comment renouvelez-vous la nature morte, est-ce avec vos herbiers photographiques ? 

Je ne cherche pas à renouveler la nature morte. En aparté, je regrette simplement qu’elle soit aujourd’hui sous-représentée dans la photographie contemporaine. Beaucoup d’images sont centrées sur l’humain, le portrait ou l’identité. Moi, je regarde plutôt ailleurs. Oui, ce sont mes images, mais pas des herbiers. Je ne veux donner aucune dimension botanique à mes photographies. Ce sont plutôt des archives, une forme de recensement artistique. Mon travail commence bien avant l’image elle-même. Il finit dans mon bureau ou dans mon studio, et commence dès que je marche dans une forêt, une prairie, quand je pose mes pièges photographiques ou même lorsque je jardine. 

Je collecte. 

Souvent, au fil de mes balades, je trouve des animaux morts : passereaux, renards, hérissons, etc. S’ils sont en bon état, je les prélève. Si une nature morte me vient à l’esprit, je les photographie dès que je rentre. Sinon, je les congèle. Je n’ai pas encore la notoriété de l’artiste Polly Morgan avec son congélateur dédié aux animaux dans son atelier. Chez moi, ils sont plutôt entre les petits pois et les Magnum. Toutes ces collectes deviennent ensuite une matière de travail. Finalement, si je devais répondre à votre question, ce qui m’intéresse dans la nature morte n’est peut-être pas tant la composition que l’idée d’archive. Une archive construite à partir de collectes et d’observations. Une forme de recensement du réel.

Comment évitez vous le risque du décoratif ? 

Je prends le risque. Au pire, je finirai au MAD à côté de Gallé, Lalique ou Morris. Plus sérieusement, je ne sais jamais très bien ce que l’on entend par « décoratif ». Souvent, le mot est utilisé de façon péjorative, comme s’il désignait quelque chose de superficiel ou de mineur. Personnellement, je ne fais pas mes images pour décorer un mur. Je les construis de manière intuitive, mais aussi très réfléchie. Chaque élément est là pour une raison. Voir du décoratif dans mon travail ne me dérange pas. Cela ne changera ni ma démarche ni ma façon de travailler. Je crois même qu’il y a une forme de contradiction dans la manière dont le monde de l’art utilise parfois ce terme. Comme si la séduction visuelle devenait suspecte. N’est-ce pas aussi le propre d’une œuvre que de séduire pour mieux faire accepter le contenu qu’elle porte ? Une image peut être belle, séduisante, attirante, et pourtant parler de disparition, de mémoire ou d’effacement. Je ne vois pas pourquoi il faudrait choisir entre les deux. 

Quel est le rôle de la lettre, du texte dans vos œuvres ? 

C’est uniquement dans cette série que la porosité avec mon métier de directrice artistique a débordé. Au fil du temps, je me suis retrouvée avec de nombreuses natures mortes composées autour d’animaux. Chacune de ces images fonctionne comme une capsule autonome, mais elles s’inscrivent toutes dans la continuité de mon travail. Je cherchais une manière de les relier visuellement. J’ai alors écrit sur chacune d’elles un texte expliquant pourquoi ces animaux sont aujourd’hui en déclin ou menacés. La lettre devient une lettrine. Elle amorce la lecture, accompagne la composition du texte et de l’image. Le noir et le gris typographiques deviennent à leur tour des formes qui participent à l’image. Mais cela reste un pas de côté dans mon travail. La typographie n’est pas un élément central de ma pratique ; elle répondait ici à un besoin particulier de cette série, qui malheureusement est encore loin d’être terminée.

Quel rôle tient l’album Disdéri dans votre dernière série (quel est son titre) ? 

L’album Disdéri est devenu une sorte de support de mémoire détourné. Une sorte de palimpseste spatio-temporel. Ces albums photographiques du XIXe siècle étaient conçus pour conserver les visages, fixer les appartenances familiales, stabiliser la mémoire. Dans ma série, ce système de mémoire se dérègle. Je fais côtoyer mes propres images à la place des photographies manquantes. L’album devient alors le lieu d’une mémoire déplacée. Ce ne sont plus que les individus qui sont archivés, mais les traces d’un monde vivant en train de disparaître. Ce qui m’intéresse est ce basculement : un objet conçu pour préserver l’identité humaine devient progressivement l’archive d’un environnement que l’homme est lui-même en train d’effacer. Un face-à-face entre la victime et son bourreau. 

Il y a aussi le rôle de l’objet qui m’intéresse. Contrairement à une œuvre accrochée au mur, l’album implique une relation plus intime. Comme un livre, c’est une relation à deux. Il est généralement convenu qu’une œuvre se regarde à distance, qu’elle soit posée ou accrochée, sans être touchée. L’album Disdéri inverse en partie cette situation. On le prend en main, on tourne les pages, on se retrouve seul avec lui. Le petit format de chaque image oblige également le regard. Il faut s’approcher, ralentir. J’aime beaucoup cette idée évoquée par Laurence Bertrand Dorléac « Dans un monde extrêmement bavard, l’art peut nous réapprendre à regarder ce qui est silencieux, fragile ou minuscule ».

L’idée est de constituer une collection d’albums, tous différents dans leur forme comme dans leur contenu. Je n’ai pas encore de titre, c’est le tout début d’un travail. 

Abécédaire de l’effacement, corneille noire
Abécédaire de l’effacement, renard roux
Grandes vies petites morts_1, la religieuse
Grandes vies petites morts_2
Travail en cours, 2026
Travail en cours, 2026

Le site de Carole Charbonnier