Les poétiques technologiques d’« Indices de présence » Lauréats du prix Carré sur Seine

Carré sur Seine poursuit son partenariat avec le Centre Wallonie-Bruxelles 127-129 rue Saint Martin 75004 Paris, où se tient l’exposition Indices de présence jusqu’au 23 avril 2026. La collaboration avec la manifestation belge ArtContest permet la découverte d’œuvres de trois lauréat·es de ce dispositif : Helen Anna Flanagan, Shervin Sheikh Rezaei et Ugo Woatzi. Par réciprocité, en septembre, seront exposé·es trois artistes issu·es de l’exposition parisienne au Botanique à Bruxelles, à la faveur de l’édition 2026 d’ArtContest.

Carré sur Seine depuis 2011 agit comme un dispositif d’accompagnement d’artistes de tous âges en organisant des rencontres-lectures de portfolios avec plus de 130 experts du monde de l’art, commissaires, critiques, galeristes, responsables d’institutions et conseillers. Différents prix sont décernés et une exposition annuelle est mise en place. En 2025, Carré sur Seine a rassemblé près de 1 000 candidatures, de 57 nationalités et 420 artistes rencontrés.

La diversité des pratiques récompensées est claire dans cet accrochage fluide scénographié par Dominique Moulon et Hugo du Plessix, lauréat 2025 du prix Perspectives Curatoriales. Malgré la qualité certaine de tous les exposants, j’ai été plus sensible à cinq d’entre eux et à une lauréate belge dans une variété d’esthétiques toutes contemporaines.

Gaspar Willmann mêle dans ses peintures encre et huile sur toile, il se compose un fonds iconographique à partir d’images de sa vie quotidienne et d’autres bases de données à partir desquelles il organise sa composition en les mixant à des éléments plus abstraits. Il s’agit, selon les mots du commissaire, de « natures mortes de notre mémoire-écran », d’où le sous-titre d’une des toiles, Technoradiance. Notre perception s’en trouve brouillée, obligeant à une contemplation plus soutenue.

Gaspar Willmann

Deux artistes travaillent sur des constituants du quotidien le plus banal. Maxime Bagni dans son installation Night Workévoque un vestiaire d’entreprise dans une narration faite d’objets, de photos en petit format, mais aussi d’éléments plus proches du corps, comme de la ouate et de la gaze de coton qui s’échappent des portes ouvertes. L’ensemble est peint en un blanc clinique, y compris un coussin et des gants de boxe. Une voix émane du placard, sans qu’on en identifie le message, mais plus comme « un indice de présence ».

Maxime Bagni

Jonathan Potana avec son Mouvement primaire est un de ces artistes collectionneurs qui mènent des assemblages à vocation poétique à partir de peu d’objets singuliers, un morceau de lave, une petite voiture jouet, un coquillage doté d’une longue tresse de fils noirs équipés de jacks et d’écouteurs. Chaque ensemble suscite sa propre mémoire, comme cette série de boîtes d’allumettes agrémentées de petites repros d’affiches de films.

Jonathan Potana

L’artiste d’origine iranienne Yosra Mojtahedi crée par son Isthme noir une installation à partir d’une sculpture mouvante et sonore en céramique émaillée. Placée dans le fond de la salle avec un mur de retour, elle prend toute sa force visuelle, doublant sa présence d’un magnétisme poétique. Dominique Moulon cite à son propos Lyotard : « la deuxième peau en devenir, un mélange d’artificiel et d’organique ». Le rapprochement est d’autant plus juste que l’on est fasciné par l’évolution de la pièce jouant du sombre, percée d’éclats lumineux, le tout semblant soutenu par une pulsation vitale proche d’une matière organique réactivée.

Yosra Mojtahedi

L’artiste qui m’intéresse le plus par ses œuvres mixtes est Léa Collet, diplômée du Fresnoy. Elle présente deux petites installations issues de la même série Digitalis (Hybridations VIII et IX). Le vivant et les mécaniques technologiques entrent en un fervent dialogue. Elle mêle impression sur aluminium et écrans LCD ou LED, fils et câbles prolongés de hubs USB. Mais des constituants plus écologiques sont présents, évoquant une nature en transformation, pétales en acier et fleurs en cire de verre. Un portrait photo perturbé d’interventions parasites organise visage et main avec des composantes artificielles de connexion doublés d’un mini-écran pour une variation vidéo. Cette poétique des technologies les plus pointues nous oblige à une attention d’autant plus soutenue que nous n’en maîtrisons pas toutes les dimensions.

Léa Collet

La lauréate belge d’ArtContest, dont le travail m’a séduit, Shervin/e Sheikh Rezai expose à l’extérieur sur le sol de la terrasse. Son installation Vagues désensibilisées est d’une apparente simplicité, composée de sept pièces de tissu imbibées de vin recouvertes chacune d’une boîte en verre dont elles dépassent. Roland Barthes critiquait les œuvres qu’il nommait unaires, disant qu’on pouvait les décrire en une phrase simple : sujet, verbe, complément. Cette œuvre ne pourrait pas facilement laisser épuiser son sens par des mots. Elle joue d’une première impression de rejet qui n’empêche qu’elle suscite notre attention dans son indéfinition fondamentale.

Shervin/e Sheikh Rezai