Lumière Sud de Bernard Plossu

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Lumière Sud, Photographie Bernard Plossu, Tirages Françoise Nuñez, Texte Yannick Vigouroux, Arles, Arnaud Bizalion Éditeur, 2025
ISBN 978-2-36980-214-3
28 euros 
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Pour qui a la curiosité de regarder la citation cachée à l’envers de la jaquette aux noirs et blancs tamisés, se révèle la pensée de l’image qui continue de faire l’originalité imagière de Bernard Plossu :

« La photo avec l’Agfamatic, ou tout autre Instamatic, permet d’aller plus vite que la pensée ; elle est la prise de vue à l’état de pure spontanéité, 

l’anti-Freud

l’anti-Sartre

elle fonce droit au but,

elle libère totalement de la timidité,

elle permet aussi de photographier en riant, en découvrant à nouveau le monde avec, justement, la naïveté, le bonheur, la fraîcheur et l’immédiaticité d’un enfant […]

Enfin la vision retranscrit à son niveau le plus pur »

Après Paris-Matici, Yannick Vigouroux, fondateur de Foto Povera, continue d’écrire, avec sa pensée de critique amoureuse de la photographie amateur et de la vision subjective, son amitié et son admiration pour l’« image-sensation » de Bernard Plossu, l’image sensible et poétique qui vibre de ses manques et de ses défauts pour restituer l’émotion de l’instant. Lumière Sud est « une succession d’éblouissements photographiques », une présence solaire – « La lumière du Sud peut être très dure » – où l’ombre, minimale, se fige en fantôme du réel.

Sur la pellicule, brûlée parfois de lumière blanche, l’alchimie des gris de La Ciotat fait danser d’une tranquille assurance la banalité floue de l’instant au pas du marcheur, elle mêle dans la vibration des nuances le grain argentique et celui du quotidien : corps sur la plage, sardines sur l’étal, rugosité d’un mur ou du sol, grilles d’un jardin ou d’un immeuble, poteaux de béton ou de bois, enseigne de cinéma et devanture de manège fermée, géométrie en jeux d’ombre des façades anciennes et modernes… L’écriture poétique de Yannick Vigouroux invite à s’attarder dans ce que révèlent et soustraient ces fragments de l’ordinaire éveillés au Canonmatic « un joli boitier destiné aux enfants, rustique et attachant », avant, plus documentaire, d’esquisser l’histoire sensible d’une « contre-cultureii » photographique, dont il est aussi l’acteur, l’histoire des pratiques et des appareils dont l’imperfection, les erreurs et les hasards attendus ou non, font le plaisir de l’image.

Le déclenchement à la sensation iii de l’instant, la « désinvolture malicieuse » du cadrage, est celui de l’attente du moment du développement et du tirage que le livre met en évidence en inscrivant sur la première de couverture, avec les noms du photographe et de l’auteur du texte, celui de la tireuse. « “2003” […] est inscrit au feutre noir sur la boite Agfa orange 24 x 30 cm que Bernard nous présente chez lui, sous sa véranda, remplie d’étonnantes cascades de cactées », date de la prise de vue ou date des tirages réalisés par Françoise Nuñez qui « parvient à extraire les détails délicats de ces images “cramées”, mal exposées, telle une interprète de musique virtuose », s’interroge Yannick Vigouroux qui conclut « Mais qu’importe au fond, tant ces images sont intemporelles ». Avec ce livre, dans la reconnaissance du « rôle fondamental » de la tireuse, c’est le couple, dans la vie et dans la création, qui est célébré. C’est aussi une invitation à regarder différemment les livres de photographie dans la relation créateur interprète iv.

i Bernard Plossu, Yannick Vigouroux, Paris-Matic, Marval – Rue Visconti, 2020.

ii2 Michel Poivert, Contre-culture dans la photographie contemporaine, Textuel, 2022.

iii3 Bernard Plossu, Serge Tisseron, Nuage/Soleil : L’image funambule ou la sensation photographique, Marval, 1994.

iv4 Guillaume Geneste, Le tirage à mains nues, Lamaindonne, 2023.