« 1763 jours, Le camp de Jargeau » — Une installation mémorielle interactive

Le CERCIL / Musée des enfants du Vel d’Hiv d’Orléans, a passé commande à la compagnie AKOUSTHEA dirigée par Alexandre Lévy d’une installation interactive pour diffuser une meilleure connaissance du camp de Jargeau dans le Loiret, connue pour avoir interné principalement des gitans et gens du voyage pendant la Seconde Guerre, entre le début mars 1941 et la toute fin décembre 1945, soit « 1763 jours » titre de la création.  

Le CERCIL gère la mémoire de trois camps du Loiret, Pithiviers, Beaune la Rollande et Jargeau, c’est pourquoi sa directrice, Annaïg Lefeuvre a contacté AKOUSTHEA pour réaliser cette installation qui est accueillie dans la partie permanente du musée jusqu’à fin juin.

On sait qu’a l’initiative de l’Allemagne nazie, et avec le soutien zélé du régime de Vichy et de la police française, environ 6 000 personnes — qu’elles soient d’origine manouche, gitane, yéniche ou rom — sont internées entre 1940 et 1946 dans une trentaine de camps répartis sur le territoire français.

La loi du 16 juillet 1912 obligeait tout nomade à posséder un carnet anthropométrique établi dès l’âge de 13 ans, quelle que soit sa nationalité, à le faire viser (avec l’indication du lieu, du jour et de l’heure).

Dans le camp de Jargeau ont été enfermées, de 1941 à 1945, 1 700 personnes, dont 1 200 nomades. Les familles (500 adultes et près de 700 enfants) sont entassées dans des baraques en bois, de 30 mètres sur 6, mal isolées, mal chauffées, sans aération. Doté de 17 baraquements, le camp était censé pouvoir interner 600 personnes environ, il comptera pourtant jusqu’à 1 720 prisonniers.

Le personnel de surveillance, français, est constitué de gardiens auxiliaires recrutés par la préfecture du Loiret, ainsi que de gendarmes venus de la banlieue parisienne, puis, à partir de septembre 1942, de douaniers du Sud-Ouest.

Les châlits, lits superposés, sont garnis de paillasses, le plus souvent sans drap. Des internés ont témoigné de conditions de vie déplorables : les enfants meurent de faim et mangent ce qu’ils trouvent : herbe, plâtre, insectes. Parmi les 44 enfants nés au camp, huit n’ont pas survécu. À partir de 1942, on signale des épidémies de rougeole et de typhoïde et des cas de diphtérie.

Après la Libération de la France, les internés sont restés encore durant 16 mois jusqu’au 31 décembre 1945, les familles sont ensuite simplement mises à la porte du camp, sans aucune prise en charge, sans subsides ni nourriture.

La reconnaissance du sort des internés gitans reste fragmentaire malgré une masse documentaire complexe conservée au CERCIL. Des centaines de documents constituent ces archives. Elles comportent rapports administratifs, fiches d’internement, correspondances, témoignages sonores. Elles sont l’objet d’un triple traitement, tout d’abord un flux visuel, des flux de données générés par des technologies d’intelligence artificielle sous forme de projection sur fond sombre qui anime cet ensemble tout en respectant la rigueur historique des sources.
 
Pour l’animer, Alexandre Lévy a imaginé une composition originale sous forme d’un nuage sonore génératif, mixé aux données projetées. Enfin, sur les murs opposés à la projection, la plasticienne Sophie Lecomte a réalisé une fresque mémorielle en six chapitres. Les thématiques correspondent aux arrestations, aux documents officiels, aux conditions d’hébergement, éléments sanitaires… Des parties argentées de cette fresque cachant des capteurs sont interactives et déclenchent les témoignages de survivants ou de leurs descendants. Ces documents sonores interrompent le flux projeté. Les éléments composant la fresque sont organisés en collages photos et textes réalisés dans des tons sépia, mettant une distance narrative avec leur réalité historique.

Interactive et immersive, cette installation innovante très au point matériellement allie sensorialité et technologie, permettant de rendre accessibles, incarnées et sensibles ces données historiques sur une communauté victime des nazies avec la complicité du gouvernement de Vichy. 

AKOUSTHEA.FR