Slava Tishin, un art métaphysicien

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L’exposition L’Arche. L’architecture du vide de Slava Tishin, soutenue par Artistic Agency – L’ASSO, du 8 au 13 avril 2026 (de 14 h à 20 h) chez Art Most, au 36 rue Notre Dame de Nazareth (75003 Paris), joignable à l’adresse art@artmost.store.

« L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible » — Paul Klee

On a parfois tendance à l’oublier, toute production d’art est aussi un acte de pensée. La pensée, si elle peut être très abstraite, comme dans les mathématiques, peut encore se prêter aux perceptions et productions sensibles et imaginaires. Elle peut véhiculer des images, affects, souvenirs, couleurs, impressions, figures, visions, tout autant que des idées. Souvent, penser et ressentir, percevoir et concevoir sont tout autant des moments du corps que de la pensée. Il n’y a pas de pensée sans corps, corps qui ressent, éprouve et pense ce qu’il reçoit. Et s’il y a un art très abstrait, qu’on dira conceptuel, celui-ci donne lieu à des réalisations matérielles et plastiques qui, parfois très paradoxalement, parlent autant à nos sens qu’à notre esprit. Le travail de Slava Tishin est de cet ordre. Ingénieur et mathématicien de formation, il est tout autant peintre, graphiste, sculpteur, poète. Mais chez lui les recherches et productions picturales et plastiques sont reliées non pas à la sensibilité seule, mais aussi aux actes de l’esprit. À vrai dire, il est très difficile de séparer nos idées de notre vécu sensible. Quant à nos impressions corporelles, sensorielles, émotionnelles, elles sont tout autant des idées, des idées intuitives. Le philosophe Hegel affirmait en ce sens : l’art est l’expression sensible du concept. Et il est vrai qu’à travers leurs divers modes : arts premiers, art sublime, art classique, art romantique, art naturaliste, art formaliste, art moderne, puis post-moderne, les productions de l’art n’ont pas cessé de mêler abstraction et figuration, conception et matérialité, idéalité et sensibilité, objectivité et illusion. On ne peut donc pas opposer absolument dans l’art sensibilité et conceptualité. Celles-ci interfèrent et se combinent, composent entre elles.

Slava Tishin, exposition L’Arche. L’architecture du vide.

L’art ne se contente pas de représenter, de figurer, de matérialiser, il travaille sur des problèmes. Il les transpose depuis le sens commun et les événements du monde. Il en pose et découvre également. On ne peut pas rester euclidien dans les arts plastiques à l’âge de la physique quantique et de l’informatique. Depuis les débuts du vingtième siècle, les artistes surréalistes, futuristes, cubistes, constructivistes, cinétiques, hyperréalistes, sérialistes, maintenant aussi ceux qui emploient les moyens numériques (digital), auront déplacé les limites de la représentation figurable, et donc pas seulement figurative. Ils l’ont fait en introduisant la multiplication simultanée des perspectives, la fragmentation combinatoire du regard, la dynamique dans des figures planes, la spatialisation vibratoire des couleurs, la dématérialisation des formes, le mouvement dans des objets statiques géométriques et tridimensionnels, l’illusion visuelle formelle, la défiguration onirique, la composition aléatoire, la fusion des supports, aussi le mélange des genres, etc. Depuis quoi, nous ne savons plus où nous en sommes. Ce n’est pas grave, la vie artistique court bien plus vite que le sens commun. Elle le devance toujours. L’art a cependant une force supplémentaire : il peut capter dans des productions qui mobilisent la sensibilité commune et les présenter, des transformations culturelles, psychiques, scientifiques de grande ampleur et difficiles à concevoir si on ne les a pas étudiées. Néanmoins, l’art n’est pas un domaine d’application. Il emploie, cite, transforme ce qu’il touche et emprunte à la philosophie, aux sciences, aux techniques, à l’industrie. Car sa force est d’abord spirituelle. En cela, il peut matérialiser ou dématérialiser, figurer ou défigurer, calculer ou faire surgir, représenter ou interpréter, inventer ou copier, fabriquer ou créer. Il le fait à sa façon et le monde confectionné qui nous environne devient pour lui un simple support pour créer des choses inattendues. Inhabituelles, extraordinaires ou étranges.

Œuvre issue de l’exposition L’Arche. L’architecture du vide de Slava Tishin.

Les problèmes que rencontre l’investigation artistique sont ainsi fort nombreux. Les différentes révolutions esthétiques du vingtième siècle auront démultiplié non seulement les problèmes rencontrés, mais aussi les approches et le traitement de ceux-ci par les artistes. L’art aura traité de problèmes nouveaux, comme le faisait déjà Léonard de Vinci à son époque, lui aussi peintre, sculpteur, ingénieur. Tout autant illustrateur que concepteur. Slava Tishin est l’un de ces artistes qui traitent de problèmes nouveaux. Il qualifie son art de métaphysique. Et l’on peut comprendre qu’il l’est effectivement. Il est capable de concevoir. Il est capable de rendre visible, de figurer aussi ce qu’il est difficile de représenter. Néanmoins figurer ce qu’il est possible de concevoir n’est pas non plus des plus faciles, même si concevoir ne se peut sans ingenium, sans requérir l’imagination et la composition. L’art, comme les sciences d’aujourd’hui, travaille désormais sur des hypothèses qui sont le plus souvent au-delà des limites de l’expérience et qui vont aussi à l’encontre du connu. Les physiciens ont ainsi conçu depuis peu, à peine un siècle, un espace courbe, la relativité du temps et de l’espace, une antimatière, des particules sans masse, une matière ondulatoire, un vide qui serait substantiel. Tout cela défie notre entendement et sens logique. Tout cela tend à modifier notre perception et les limites de notre sensibilité. Car les sciences et les techniques, puis l’art modifient non seulement notre représentation de la réalité, mais également notre perception de celle-ci. Comment traduire et exprimer tout cela dans l’art ? Ce dernier ne peut rester intact ou isolé et ne pas avoir à subir ou rencontrer de telles transformations. Il affronte donc avec plus ou moins de succès des questions nouvelles qui le conduisent à devoir modifier les paramètres et les conditions de réalisation des représentations.

Œuvre issue de l’exposition L’Arche. L’architecture du vide de Slava Tishin.

Slava Tishin vient ici comme acteur et témoin de ces transformations. Il est un expérimentateur, un chercheur. Il soulève des hypothèses et il cherche à leur donner une expression ou solution graphique, figurale, sculpturale, matérielle et spirituelle tout à la fois. Il se fait visionnaire et producteur de ce qui n’est pas encore visible ni simplement réalisable. Les machines aujourd’hui abondent. Il y en a partout autour de nous et aussi parfois en nous, ainsi les appareils médicaux et prothétiques. Notre réalité, les objets, les images, les corps, n’ont plus grand-chose d’un naturel qui existerait sans nos actions et appareils. Systèmes technologiques et effets produits par ceux-ci s’entremêlent indistinctement dans notre réel. Les instruments électriques, les lampes et projecteurs, les écrans, les rayonnements optiques dirigés, les machines automates, les émissions d’ondes, les images de synthèse, les hologrammes, les systèmes et programmes numériques (digitaux), sont devenus comme notre environnement réel, pas seulement des moyens techniques. Ils sont tout de même encore aussi des moyens, des objets techniques. Slava Tishin travaille avec eux. Il est un artiste à l’âge du numérique, un artiste du numérique aussi. À la fois il emploie des moyens numériques pour réaliser ses productions picturales, à la fois il fait travailler ceux-ci afin de leur faire agencer des œuvres. Que ce soit pour fabriquer des sculptures faites de vibrations lumineuses, pour représenter des objets réels dessinés ou produire des visions imaginaires imprimées, pour faire émerger des formes et figures en faisant travailler des programmes qui inventent des complexions visuelles, le numérique et les moyens informatiques sont pour Slava Tishin à la fois des supports, des moyens et des acteurs de l’art, de son art. Les systèmes techniques sont chez lui des agents d’art, de l’art.

Œuvre issue de l’exposition L’Arche. L’architecture du vide de Slava Tishin.

Que fabrique donc Slava Tishin ? Quel type d’objets ? Est-ce des objets virtuels ou des œuvres d’art conceptuelles ? Dans ce qu’il expose, on peut voir plusieurs choses. Des sortes de sculptures d’abord, difficiles à décrire. Ce sont des objets visuels dont on a du mal, à les voir, à discerner exactement la nature. De telles sculptures ne sont pas faites de matière taillée, modelée. Pour les composer, pas de carton, de glaise, de métal, de pierre, ni de matière plastique pleine. Elles relèvent d’un principe que Slava Tishin appelle « sculpture par inversion ». Les sujets « représentés » n’ont pas à proprement parler de masse ni ne sont faits d’une matière identifiable, cela, bien qu’ils soient simulés projetés dans l’espace physique tridimensionnel à la façon de volumes sculptés. On peut donc les contempler. Du vide environne ces sujets du fait qu’ils semblent comme suspendus dans l’espace et dématérialisés. Comme des corps incorporels. Pour autant, ils évoquent des formes matérielles : un nœud, une falaise, un visage, une conque, une clef, un vase, un vol d’avion, un piano, des mains surdimensionnées. On dirait qu’ils flottent, non pas dans l’air, mais dans une sorte d’éther, de substance immatérielle. Non seulement on les perçoit faits de lumière, de couleurs, de contours, de superpositions, mais aussi de vibrations. Comme si l’objet visualisé naissait de flux qui le configurent par des intensités et des rayonnements diffus au sein du vide. Tout autant faits de vide que projetés en lui. Par ces moyens Slava Tishin évoque des expériences spirituelles et émotionnelles : des souvenirs d’enfance, des impressions mystiques, des nodosités topologiques inhérentes à la pensée, des paysages naturels devenus métaphysiques, des objets symboliques de l’enfance. Curieusement l’art de Slava Tishin, d’inspiration très conceptuelle et technologique, retrouve dans ses productions une dimension visionnaire, symboliste et allégorique. Il appartient en cela à une famille d’artistes russes du vingtième siècle qui pratiquent ce que l’on pourrait appeler une abstraction figurative ou adeptes d’une objectivité symbolique, marqués tout autant par le pop art, le cubisme, la nouvelle objectivité. Il ne s’agit pas de figuration abstraite, mais d’une quête symbolique et objectiviste, parfois humoristique, qui n’est jamais naturaliste. Elle fait surgir, schématiquement et picturalement, des natures mortes plus ou moins réalistes et abstraites très décontextualisées chez Dimitri Krasnopevtsev, des archétypes objectaux architecturaux scénographiés mystérieux chez Ilya Tabenkin, des objets hyperréalistes et métaphysiques outrecuidants chez Andreï Grositsky. Au-delà de la révolution abstraite, le rire, la mélancolie et la mystique reviennent ici en force pour rappeler le lien de l’art et des émotions et sentiments qui font le réel sensible de l’art.

Œuvre issue de l’exposition L’Arche. L’architecture du vide de Slava Tishin.

Techniquement, les objets produits par Slava Tishin résulteraient de sortes de projections ou d’animations — on ne sait pas trop. On s’interroge. On perçoit plus ou moins des images tridimensionnelles qui apparaissent au sein de structures quadrangulaires, de grands boîtiers ou coffres apparemment transparents faits d’armatures métalliques. Dans ces boîtiers, qui délimitent et découpent un volume d’espace, plusieurs couches de panneaux de polycarbonate translucides sont juxtaposées composant une série de plans disjoints successifs. On pourra penser à un réseau de Hopfield. En informatique, il permet de créer entre des éléments interconnectés et disposés sur des colonnes et des rangées, un espace de connexions dynamiques faisant apparaître des configurations spatiales émergentes faites de nœuds schématiques qui représentent des objets ou des réponses à des perceptions ou situations captées. Ces objets visuels proviennent de sources lumineuses qui restent elles-mêmes invisibles au regard. Ce sont des LED disposées sur la paroi arrière des coffres et qui diffusent leur luminosité à travers les différentes strates que forment les plaques de polycarbonate. Ce sont simultanément des silhouettes et des images d’objets qui nous apparaissent. De la sorte, on ne sait pas si ce sont des images d’objets ou bien des objets fantômes qui flotteraient dans du vide en simulant leur existence. Les différences ici entre le visuel pur et le concret, entre le virtuel et le réel, entre le simulacre et le factuel, sont dans ces « sculptures par inversion » subverties et presque abolies. On pourra dire que ce sont des sculptures faites de lumière qui produisent l’illusion optique d’une existence d’objet. Mais ce serait trop simple. Dans les productions de Slava Tishin, les objets se distinguent et se dessinent dans l’espace comme des formes réelles, comme ayant, la redondance est ici voulue, une existence réelle simulée réelle. On hésitera donc à parler pour ces créations d’abstraction matérielle ou matérialisée, mais qui serait aussi une abstraction matérielle figurant ou figurative. Il existe en art des courants que l’on a pu caractériser comme relevant de l’hyperréalisme, de l’abstraction figurative, de la nouvelle objectivité. On est à la confluence de ceux-ci. La marque du constructivisme russe est aussi présente. Le plus curieux dans tout cela, c’est que ces objets-images incorporels émergent du vide, d’un évidement qui dessine leurs formes, cela du fait d’un creusement, dans les plaques, de trouées agencées de telle sorte que, superposées, elles font apparaître des figures portées par le rayonnement lumineux qui traverse ces plaques, les strates qu’elles constituent. Parler ici d’un art métaphysicien ou métaphysique n’est pas un vain mot. Le travail et les recherches de S. Tishin s’inscrivent dans une sorte de saut métaphysique de l’expérience humaine depuis que celle-ci s’est émancipée en art et dans les sciences aussi du naturalisme et du réalisme, de la figuration et de l’imitation, du véritable et du factice.

Œuvre issue de l’exposition L’Arche. L’architecture du vide de Slava Tishin.

Pour conclure, si certaines formes d’art conceptuel ont pu échouer dans leurs visées et productions, par excès d’abstractions et de théoréticisme, oublieuses de la matière sensible de l’art comme elles ont pu l’être à force de vouloir réfuter la nature, l’essor nouveau des technologies qui se déploie pour nous, ouvre à des possibilités absolument nouvelles en art. Et aussi pour l’art conceptuel. Il y a là peut-être une mutation civilisationnelle. De la sorte, le travail de Slava Tishin semble reprendre et renouveler des recherches esthétiques formelles au point où elles avaient précédemment échoué, celui des limites du représentable, une fois l’hypothèse figurative abolie par un effet de déréalisation. Si elles échouèrent, au bord du risque d’une disparition de tout art, c’est peut-être parce qu’elles ne pensaient pas suffisamment le lien intrinsèque entre les technologies et l’art, autrement dit entre l’artificiel et le spirituel. Sans éloge excessif, par ses connaissances et par ses recherches, Slava Tishin apparaît comme une figure originale et inventive d’une nouvelle objectivité symbolique en art. Il s’agit de ces liens qui se tissent désormais pour nous par les moyens de la technologie entre le sensible et le conceptuel, entre le spirituel et le réel.

Œuvre issue de l’exposition L’Arche. L’architecture du vide de Slava Tishin.