Sa photogénie révèle l’imposture d’Einstein clown souriant. Une étude de Martine Ravache

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Einstein. Autopsie d’une photogénie
Martine Ravache

Éditions du Canoë, 2026
ISBN 978-2-48755-822-9
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Martine Ravache s’attache à l’important corpus de portraits d’Einstein, disparu en 1955, dont elle étudie l’iconographie, à travers plus de 3000 images prises dans sa vie publique comme dans son intimité, son enquête questionne comment il est devenu une icône et ce à l’éclairage de la notion générale de photogénie qui n’est que trop rarement interrogée.

Diplômée de l’École du Louvre, Martine Ravache historienne de l’art, critique et spécialiste de la photographie s’était déjà intéressée aux images les plus célèbres dans l’histoire du médium dans son essai « Les images paranoïaques » sous-titré « La photographie fait des histoires », relire à ce sujet le texte de notre rédacteur en chef1.

Ici elle part de la constatation que le savant n’avait qu’un physique quelconque, qu’il ne se préoccupait pas de son apparence vestimentaire, même si elle était complétée d’un certain nombre d’accessoires spécifiques : pipe, parapluie, bonnet, béret ou chaussures portées sans chaussette. Elle élargit cette attitude quotidienne au concept de naturel lors d’une prise de vue rappelant cette citation de Roland Barthes : « Quand je me sais photographié, je me transforme en image ». 

Elle développe les circonstances de la réalisation du cliché le plus célèbre d’Einstein tirant la langue. À l’issue de son 72e anniversaire il est attendu par des paparazzi dont le membre de l’agence UPI Arthur Sasse qui insiste à le shooter. Alors que le savant est installé à l’arrière d’une voiture avec deux de ses amis pour réagir à l’insistance du reporter il lui tire la langue. Ce « déclic-seconde qui a marqué l’histoire des représentations » a donc fait l’objet d’un recadrage avant sa diffusion planétaire. Elle rapproche cette image de celle ayant eu le même destin représentant Che Guevara, elle aussi ayant fait l’objet de avant sa diffusion en posters, elle leur attribue à tous deux « une aura réelle mais un physique médiocre ». Bien que le savant ait eu un engagement pacifiste fort, cette interprétation purement esthétique ne tient pas compte que le Che devenait l’incarnation d’une icône dont une révolution avait besoin. 

Arthur Sasse

Martine Ravache étudie ensuite trois portraits réalisés par des photographes célèbres. Youssuf Karsh (1908-2002) d’origine arménienne, né en Turquie, avec sa famille il a fui le génocide vers le Canada puis les États-Unis. Après avoir portraituré Einstein en 1948 il déclare : « Je l’ai trouvé simple, presque enfantin, trop « grand » pour prendre la moindre posture de prééminente. »

Youssuf Karsh

En 1946 le prestigieux Time montre en Une un portrait réalisé par Philippe Halsman (1906-1979). À deux reprises son destin avait été modifié grâce à l’intervention d’Einstein, alors qu’il fut accusé à tort en Autriche du meurtre de son père, son comité de soutien comportait Sigmund Freud et le chercheur qui le défendra de nouveau en 1940 pour qu’il puisse émigrer aux États-Unis. Une complicité se fait jour : « un face-à-face aussi assumé reste exceptionnel et donne à cette rencontre une dimension d’évènement. 

Le troisième portrait, une commande de Life est l’œuvre de l’Allemande Lotte Jacobi (1896-1990) posant dans son bureau avec son célèbre blouson de cuir. Refusée parce que faisant montre d’un trop grand naturel c’est Time Magazine qui la publiera en 1938. 

Lotte Jacobi

On le trouve aussi comme modèle pour des peintres pour Alfonse Blomme et James Ensor lors d’un séjour en Belgique ou pour un sculpteur Jacob Epstein qui réalisa son buste en bronze. Mais cela reste anecdotique par rapport au grand nombre de clichés argentiques où se manifeste sa photogénie qui relève de ce que Walter Benjamin a nommé l’inconscient optique. 

Avec le sculpteur Jacob Epstein

On le trouve ainsi photographié seul sur le port d’Anvers en 1933 ou intégré à un groupe d’Indiens Hopis au Grand Canyon en 1931 lors de son premier voyage en Californie, sur les lieux d’habituels clichés de touristes. Il fait preuve encore une fois qu’il ne souffrait d’aucune fragilité narcissique. 

Si à l’époque le génie est forcément masculin, Martine Ravache montre le rôle auprès de lui de son épouse Mileva Marić, d’origine serbe elle est une des vingt femmes de l’Université de Berlin. Ils partagent pendant 15 ans découvertes et trois enfants, période où Einstein est le plus créatif. Ce n’est que tout récemment que plusieurs autrices ont décidé de rendre hommage à son rôle aux côtés de l’icône. Des lettres du chercheur tendent à prouver sa participation intense à leurs découvertes. Dans son cercle intime les femmes ont été nombreuses, de même les photographes, ainsi de Ruth Orkin immortalisant son sourire, portrait repris en couverture de cet essai, ou Ansel Mieth de Life qui le fit poser avec son violon. Il sera beaucoup montré avec sa seconde épouse, Elsa notamment lors de leurs voyages. Il faut ajouter une liaison de dix ans avec la femme d’un sculpteur russe rencontrée à Princeton, qui fut reconnue comme espionne pour Staline. 

Avec Margarita Konenkova

Sa photogénie assumée est le moyen pour Einstein de maintenir cette image positive de lui auprès du plus grand public.

En postface un texte de René de Ceccatty développe la co-présence des concepts « le rapt, la pose, l’imposture » où il voit la confirmation de l’hypothèse finale de l’essayiste, « En grimaçant, Einstein construirait une imposture non seulement pour ne pas apparaitre comme un savant sérieux, mais pour minimiser l’apport d’un autre cerveau au sien, celui de sa première femme. »

  1. https://www.lacritique.org/un-essai-litteraire-de-relecture-de-la-photo-argentique/ ↩︎