Le numéro 75 de la revue Fisheye est sous-titré « La culture de l’image » et annoncé comme nouvelle formule. Sur la couverture, on peut lire aussi la thématique générale avec cette question fondamentale : « Qui a volé nos imaginaires ? »
Lors de la prise en main, la différence est physiquement sensible. Le changement de papier, plus épais et plus apte à reproduire les nuances des images, marque la volonté de l’équipe éditoriale de rapprocher le magazine du livre, les 160 pages y contribuent.

À l’ouverture, on trouve un rubriquage complété soit le flux, le temps des rétrospectives, les portfolios, cherchant dans la matière, le dossier, la photographie a-t-elle déjà disparu ? Les écrans, réinjecter du rêve et la librairie, ses avis éditoriaux. Ces différents énoncés manifestent une volonté de théorisation plus grande. Benoît Baume dans son édito « La culture de l’image » la revendique ainsi : « Peu importe le support — argentique, numérique ou même virtuel — ce qui nous importe, c’est le processus créatif, le regard d’un auteur engagé dans la représentation du monde (…) nous nous plaçons résolument du côté de la culture. »
La revue manifeste son dynamisme à travers plusieurs partenariats. Un cahier détaché propose une recherche sans filtre, sous-titrée regards de photographes sur les sciences et les humanités à la Sorbonne nouvelle. Cette collaboration entre la revue et l’institution universitaire a donné lieu à l’exposition itinérante Suaves. Plusieurs auteurs se focalisent sur le rôle de la main, nue et gantée ou même mécanique. Les gros plans sont majoritaires et les ambiances le plus souvent sombres. On retrouve avec intérêt Guillaume Herbaut et Alban Lécuyer, découverts en résidence à Tavers pour Valimage. Un autre partenariat plus rapidement évoqué est mis en place avec les Apprentis d’Auteuil pour revenir sur les 160 ans de leur engagement. La Bibliothèque nationale de France reçoit sur le site François Mitterrand dans le 13e l’exposition Noûs du 9 au 19 avril. Il s’agit avec de jeunes auteur(e)s de penser la création artistique à l’ère de l’IA, ce qui répond au dossier.

En préfiguration, deux portfolios sont censés répondre à cette question de bon sens, mais essentielle au débat en cours : « Et si l’IA rendait visible ce qui a toujours été implicite, à savoir que toute image n’est finalement qu’un montage du réel. » En nous plongeant dans les œuvres immersives de Josèfa Netjam, née en 1992, avec sa série Swell of Spaec(i)s nous abordons sa problématique postcoloniale avec la grande ambition de repenser la création de l’univers. Le photographe et cinéaste suisse Pascal Greco (né en 1977) profite de l’épidémie de Covid pour se consacrer aux jeux vidéo. Cela lui donne l’occasion de réunir les images de son livre Photographie, Jeu vidéo, Paysage paru chez IDPURE, où il documente les décors paysagers des jeux en ligne.
L’essentiel du dossier tente de réfuter la menace de la disparition de la photographie. Un premier argument est l’utilisation de thématiques post-photographie par artistes comme Valia Russo, diplômée de l’ENSP d’Arles, qui propose des natures mortes de petits objets qui évoquent avec ironie l’univers de Bernd et Hilla Becher. Dans une même logique, le duo mixte Brodbeck & de Barbuat organise Une histoire parallèle sur l’IA et les mécanismes du souvenir où ils revisitent un certain nombre d’icônes de l’histoire du médium.

Sander Coers, déjà publié dans Fisheye n° 60, a réalisé sa série POST dans la refonte de différents portraits et détails tirés de son album de famille. La Brésilienne Claudia Jaguaribe combine des éléments du réel à des modifications virtuelles pour redonner apparence à des femmes oubliées de l’histoire de son pays.
Les champs d’application de l’intelligence artificielle sont multiples. Le Danois Wandelien Daan repense avec humour la représentation corporelle, tandis que Noëlle Châtelet, coautrice de l’essai Pour d’autres espèces d’espaces chez éditions Hermann, expérimente de nouvelles formes : Paysages inconscients, Insomnia/Spaces ou Minimal Memories.
Un mini-dossier évoque les écrans « à screener, à scroller, à sauvegarder » et la façon dont les créateurs en complément de leur site personnel, de leurs expositions et des publications traditionnelles utilisent les réseaux sociaux. Occasion trop rare de faire le point sur Instagram et YouTube, notamment 13 photographes sont étudiés avec un mini-article et un QR code. Parmi eux, citons la Russe Maru Kuleshova, autrice du film Rememory, comme Sarah-Anaïs Desbenoit, sortie du Fresnoy et sa Dérive silencieuse. Diplômée de la même institution supérieure d’art, Céline Rogosin mixe danse et images en mouvement pour critiquer Le dérèglement du monde. Laura Barth utilise l’émulsion Polaroïd pour composer ses narrations plastiques. Manon Recordon s’attache à rendre un hommage à Estelle Butler, première autrice afro-américaine de science-fiction dans une approche critique de fiction documentaire.
Dans les Portfolios, Laura Henno, photographe et cinéaste, née en 1983 et doublement diplômée de l’ENSBA et du Fresnoy, est la plus connue. Elle a beaucoup travaillé sur les enjeux migratoires. Pour son projet Outremonde, depuis 2017, elle suit Slab City, une communauté marginale dans le désert californien. Elle portraiture de façon sensible avec des appareils de grand et moyen format ses habitants.
Deux portfolios jouent habilement des déformations des supports. Yasmina Benabderrahmane, née en 1983 et pareillement diplômée, expérimente la matérialité de l’image instantanée dans ses Paysages impossibles, entre intime et documentaire. Salih Basheer, né en 1995 au Soudan, diplômé de photojournalisme au Danemark, est depuis 2024 représenté par Magnum. Dans son livre The Return il documente de façon plastique la crise humanitaire et ses déplacements de population dans son pays depuis 2023. Ses images matiéristes illustrent la perte et le deuil dans des situations de décolonisation.

Deux autres ensembles d’œuvres témoignent avec force de réalités socialement contraignantes. Antony Cairns, né à Londres en 1980, est diplômé du London College of Printing. Il imprime ses images reportées en négatif sur des cartes mémoire IBM en carton qu’il assemble en tableaux révélant ses abstractions urbaines nocturnes. Marie Quéau, née en 1985 et diplômée de l’ENSP d’Arles, sa série Fury réunit des images performativement réalisées qui, par leurs cadrages serrés et leur sombre densité en noir et blanc, rendent un sentiment de violence sociale indéfinie très prégnant.


Pour la Librairie, une double page est consacrée à l’essai historique : Couper, coller, imprimer : le photomontage politique au XXe siècle, éditions La contemporaine et Anamosa. Des comptes rendus plus courts concernent des livres aussi différents que L’herbe aux yeux bleus de Sophie Zénon, Édition Paien, le Château d’eau et Triangle Carré Cercle ou la géométrie revue par William Wegman et son chien Fay Fay, Semiose éditions.